Histoires, par Emmanuel Pourtal

Quand l’un de mes petits-fils me dit un beau jour “ Mais, Papé, cette histoire tu me l’as déjà raconté au moins trois fois”, je décidais de les écrire une par une, de les numéroter, de les mettre en liasse avec une page blanche entre chaque histoire sur laquelle je pourrais mentionner “Histoire racontée à Pierre, Marc ou Jean le…” Je pourrais même y ajouter une approbation, par exemple “A paru s’y intéresser, a ri ou souri poliment, bide complet, etc.” Je pourrais ainsi, après consultation des appréciations, soit supprimer purement et simplement cette histoire qui ne présente d’intérêt que pour moi-même, soit simplifier, soit en rajouter, soit enfin la transformer pour en faire une fiction, un conte, un roman sans aucun rapport avec la réalité. Mais tout de même en conservant une trame qui la relirait à l’histoire primitive. Décision importante qui me demanderait certainement un gros travail, mais qui stimulerai ma mémoire, naturellement faible, mais en raison de mon grand âge, normalement défaillante. 

Autre avantage qui m’apparut plus récemment, un de mes petits-fils vient de se découvrir une vocation d’écriture. Il vient à vingt ans, en même temps qu’une licence de lettre, de s’attaquer à la mise en forme de son premier roman. Je pourrai lui léguer ce recueil d’histoires (si j’ai le temps de le confectionner). Il pourra peut-être en tirer quelque inspiration. Il m’a été raconté que de nombreux écrivains se trouvent parfois muets devant une page blanche “mais qu’est-ce que je pourrais bien raconter aujourd’hui ?” Une relecture de l’histoire 47 lui permettra peut-être de refaire partir la machine de son imagination, de son inspiration. L’inspiration, m’a-t-on dit, provient aussi bien d’une fleur dans un champ ou d’un fait divers du journal du matin, ou de la lecture d’un confrère. Pourquoi pas l’histoire n°47 !

Mais par où commencer ? Des histoires racontées me concernant, s’étendent sur trois quarts de siècles, depuis l’âge de 5 ou 6 ans. Les histoires antérieures ne peuvent être que des histoires de seconde main. Or donc, il y a toutes les histoires de prime jeunesse, qui sont sûrement des histoires de vacances dans divers lieux de la grande banlieue marseillaise. Peu d’histoires de classe. Je ne me suis jamais beaucoup passionné pour les “ études “. Quelques histoires de bons chahuts mais peu de savoureuses découvertes intellectuelles. Des découvertes de lieux d’aventure avec les scouts des histoires collectives familiales : avec six frères et sœurs, il se passe pas mal de choses. Et puis des histoires d’étudiants pendants trois ans à la faculté de droit à Aix. C’était la belle époque d’avant-guerre où les 1000 ou 2000 étudiants faisaient la loi dans la petite, très petite (alors) cité provençale. Le service militaire à Valence, Versailles (école des chars) et Verdun (511e). Et puis la “drôle de guerre” et les 48h de la “plus drôle de guerre”. Pour conclure 18 mois en captivité dans une morne plaine du Nord de l’Allemagne. Des histoires d’occupation, de bombardement, de libération de ballottements politiques, etc, etc. Des histoires professionnelles, assez diverses, puisque je fus successivement administrateur d’immeubles, paysan-éleveur et enfin expert immobilier près les tribunaux. Des histoires encore d’une expérience de “retour à la terre” et du retour à Aix. Vingt-cinq ans d’expertise immobilière et de direction d’une société HLM. Les cinquante ans de “vie conjugale”, sont évidemment émaillés d’histoires, mais elles ne regardent que nous deux.

Pour des raisons de santé, j’avais fait un “retour à la terre”. Dans la banlieue aixoise, nous avions installé deux poulaillers et 300 poules pondeuses. Le terrain de deux hectares, pour moitié une vigne, pour 1/3 oliviers, le reste en prairie, jardin potager et fruitier. À l’époque, en 1949, on pouvait vivre petitement mais agréablement, avec pas mal d’huile de coude et de bonne volonté, sur un si petit espace agricole. “Ca” dura 7 ans. Puis vint l’année tragique (pour les agriculteurs) 1956. Du début février à la fin du mois, le thermomètre descendit au-dessous de 0° (10-15°). Le bilan : une centaine d’oliviers, la moitié de la vigne les figuiers furent gelés. Un vrai paysage de bombardement. Les 300 poules pondeuses disparurent en 48 heures victimes de la peste aviaire véhiculée par le canal du Verdon où certains paysans (peu scrupuleux c’est le moins que l’on puisse dire) jetèrent leurs poules contaminées. Un massacre dans la région aixoise. S’ajoutait une épidémie de myxomatose qui ravagea les clapiers. Il était nécessaire, pour recommencer à zéro, de disposer d’importants capitaux dont je ne disposais pas. Je me mis donc “en recherche d’emplois”. Recevant une amie juge au tribunal d’Aix, je lui fais part de mon souci : “Nous manquons à Aix d’experts immobiliers. Vous avez une licence en droit, vous avez exercé à Marseille pendant 7 ans le métier d’administrateur d’immeubles, vous être le type d’homme.”

Le titre d’expert immobilier recouvre tout une série d’activités diverses. L’architecte est un expert immobilier qui peut déterminer les prix de construction, les erreurs commises lors de diverses étapes de la construction, les coûts de reconstruction, les conséquences d’un séisme ou d’une inondation, etc, etc. 
Le géomètre expert est souvent appelé pour les problèmes de mitoyenneté, l’assiette d’une expropriation, l’établissement d’un cadastre, les demandes de permis de construire. L’expert agricole doit donner son avis sur les innombrables litiges concernant les loyers, les partages, les valeurs des terres agricoles et du cheptel. Le code rural constitue un domaine très complexe et très mouvant. Hors agricole, construction et implantation sur le terrain, il reste de vastes domaines où l’avis de l’expert immobilier peut être utile au juge qui rarement se déplace sur le terrain. Comment déterminer la valeur d’un immeuble, de loyers commerciaux ou d’habitation, la valeur d’un fond de commerce ? Comment partager des immeubles lors d’un divorce ou d’une succession ? L’inspecteur des Domaines, expert immobilier lui-même, donne l’avis de l’expropriant, l’expert immobilier donnera l’avis de l’exproprié. Au Juge de concilier, de dire ou d’appliquer la Loi. Dur métier ! L’expert immobilier désigné par le juge deviendra son œil et son oreille hors la salle du prétoire. Les avocats sont chargés de démolir le rapport d’expertise, ou de demander son entérinement. Ils n’aiment pas la “ conciliation “ qui arrête procès, plaidoiries et honoraires. On les comprend, mais ce serait tellement plus simple et plus rapide.

De ce métier d’expert immobilier exercé pendant 25 ans, il reste quelques histoires plus ou moins drôles que j’aime raconter à mes enfants ou mes petits-enfants, à des amis ou des voisins. Mais l’âge venant, enfants, amis ou voisins écoutent poliment mes redites. Par contre les petits-enfants sont plus difficiles : “Mais Papé celle-là tu nous l’a déjà raconté” Et oui on devient vite “repepiare”. Alors j’ai décidé d’établir des fiches sur les histoires les plus marquantes et de les numéroter. Mes petits-enfants auront une copie de ces fiches. Et s’ils ont envie de s’en faire raconter “une” il suffira qu’ils m’indiquent le numéro. Ce ne seront plus que des redites volontaires.

Emmanuel Pourtal

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Mistral et Brise de mer

Un conte d'Emmanuel Pourtal

Brise de Mer et Mistral étaient deux cousins de la grande famille des Vents. Brise de Mer arrivait toujours du Château d’If ou du Frioul, deux îles au large de Marseille. Mistral arrivait de Valence, survolait le Rhône et en Avignon, s’engouffrait dans la vallée de la Durance. Et tous deux se rencontraient en Aix. Brise de Mer était petite, douce mais têtue. Mistral était très grand, très coléreux, mais ses colères s’arrêtaient toujours le soir, car Mistral était très « dormiasse » et il lui fallait plus de douze heures de sommeil pour refaire ses forces et même le matin il mettait un gros bout de temps pour retrouver toutes sa colères. Brise de Mer avait bien essayé de discuter avec Mistral, pour le sermonner et lui conseiller de se calmer, mais Mistral parlait tellement fort et faisait tellement de gestes que Brise de Mer, qui n’était pas belliqueuse, haussait les épaules et retournait tranquillement chez elle.

Un jour, deux jours, trois jours… neuf jours, Brise de Mer avait essayé de calmer son méchant cousin. Mais neuf fois elle était revenue dans ses îles, découragée. Les gens d’Aix, énervés par le Mistral, avaient envoyé une délégation à Brise de Mer, la suppliant de revenir chez eux. Mais Brise de Mer leur avait dit « Qu’est-ce que vous voulez, braves gens, j’essaie bien de discuter avec mon cousin Mistral, mais il n’écoute rien et ne veut rien comprendre. Il crie, il gesticule, il me fatigue. » « J’essaierai encore demain et puis c’est fini, je reste chez moi. »

Le lendemain Brise de Mer se leva de très bonne heure, se rendit à Aix, s’installa sur tout le Pays d’Aix de Banon à Venelles et attendit. Mistral qui commençait à être très fatigué de ses neufs jours de colère, arriva très tard à Salon, mal réveillé. Brise de Mer, très calmement mais d’un ton ferme, lui dit : « Cousin Mistral, aujourd’hui tu m’écouteras. Les gens d’Aix en ont assez de tes colères. Ils voudraient bien que tu retournes chez toi pour te reposer. D’ailleurs, je trouve que tu as mauvaise mine et, à mon avis, tu dois couver une méchante grippe. » Mistral se regarda dans une glace et se trouva les yeux gonflés, le teint gris et en tirant la langue la trouva bien blanche. Il remercia sa cousine Brise de Mer et s’en retourna, très las, dans ses rochers de bord du Rhône. Il se rendormit et Brise de Mer put revenir tous les jours se promener tranquillement sur le Pays d’Aix qu’elle aime tant.