Retour à Moroni

13.11.2006

Anjouan. Quinze minutes d’arrêt. L’aérogare a commencé à se refaire une beauté depuis mon dernier passage. Même nonchalance en bord de piste, chantier langoureux, uniformes variés et bruissement des conversations à l’ombre. L’équipage attend tranquillement la chargement sous l’aile du petit coucou de Comores Aviation.

Une belle dame à poids bleus nous accueille à l’aéroport de Moroni en slalomant entre les diverses formalités d’arrivée. Le taxi providentiel qui devait nous attendre a manifestement oublié d’apparaître. Attente et discussions avec vue sur le parking paysager, vide. Performances olympique à Atlanta, commerciales à Maurice, fort sympathique cette météorologue.

L’attente c’est le voyage, ou bien l’inverse. Moroni et ses habits du soir, à l’heure ou les commerçants plient boutique, mêlant le chant des cadenas à celui des mosquées qui font salle comble. A côté de cette jolie placette, le “cybercafé de l’île” et la “boucherie de l’île” font local commun.

14.11.2006

Bref passage à l’immigration pour une histoire de visas. On y laisse quelques francs comoriens et deux passeports. Menues emplettes et retour chez Nassib, café arabisant où il fait décidément bon de regarder la vie qui s’écoule. Hopital de Moroni. Une entrée qui tend au magnifique dans un style qui penchant vers le mauresque, et qui cache bien mal l’enfilade de bâtiments décrépis qui tient lieux d’hôpital. Personnel accueillant et concerné, moyens et locaux médiocres. Euphémisme. Ambiance calme, sereine. Une femme passe, inerte, allongée sur un brancard poussé par quelques soignants. Ismaël, en seconde année de son cursus d’infirmier d’état, en a encore deux à tirer. Peu de moyens ici, il confirme, peu de médecins aussi. Quelques gars envoyés par la coopération chinoise, qui s’est aussi fendue de locaux flambant neuf pour la néonat ou les urgences. Coopération chinoise ou peut être japonaise, ou alors celle des Emirats. Enfin pas la coop française en tout cas.

15.11.2006

Quatre heures du mat, réveil rugueux. Si tôt et pourtant le ciel de Moroni encore si sombre s’emplit de la joyeuse cacophonie de l’appel à la prière de dizaines de mosquées. Notre guide à beau répondre au nom de “Chauffeur”, il n’a pas de bagnole. C’est donc un Maalesh encore ému par le rhum de la veille qui prend le volant, direction le Karthala. J’ouvre la marche en silence, notre guide, lui, la ferme. Tellement de toiles d’araignées à travers de ce sentier que j’ai l’impression d’être un bâtonnet de barbe à papa. Sept heures et démis et deux milles mètres des dénivelé plus tard (légèrement arrondis) on débarque sur la lune sans véhicule spatial ni porteur. Le cratère est remplis de cendres qui font un bruit de corn flakes sous nos godillots. L’ascension a été l’occasion de confirmer les dires d’un explorateur revenu récemment de ces contrées, signalant la présence de meutes de vaches enragées mangeuses d’hommes, par l’observation d’indices materiels frais et encore fumants.

16.11.2006

Une roussette détrempée est en train de s’enfiler consciencieusement une mangue pas mure dans ce grand arbre en face de chez Maalesh. Dois-je intervenir ? Bien ici. Très bien. Etrange. Le panneau tout neuf rappelant au dessus du port à qui l’aurait oublié que l’île de Mayotte appartient aux Comores a été démonté. Juste le jour de l’arrivée d’un bateau de la Marine française. Etonnant. Il se met à pleuvoir violemment. Trempé malgré la protection d’un petit bout de tôle dans le médina. Quelques gouttes de pluies récupérées pour mettre un peu de couleur à mes dessins. Pas bien satisfait, mais les gosses qui s’arrêtent pour regarder aiment bien.

17.11.2006

On reprend la route avec des passeports équipés de tampons tout neufs. Cap au nord, temps nuageux. Maalesh vient de nous démontrer avec discrétion ce qu’est véritablement l’hospitalité, un fois de plus. Maaludja, déjà. Ciel bleu, mer turquoise, sable blanc et cocotiers inclinés selon l’angle adéquat. Bien. Une angoisse cependant : il n’est pas certain que nous arrivions a avoir des langoustes pour le dîner de ce soir.

18.11.2006

Il pleut, un peu. Julie peste. Trop froid, mal dormi et impossible de se baigner. J’envisage de m’en plaindre à la direction. Toujours pas de nouvelles des primaires du PS. Dignes, oui, c’est ça, dignes. Et beaux aussi. Allée de badamiers en bord de plage, superbe petite mosquée et marché couvert de Mitsamiouli. Taxi borousse pour M’Béni, petit arrêt pour attendre un passager largué quelques minutes avant pour éviter d’être taxés pour surchage au passage du barrage de police. A M’Béni, superbe allée ombragée par des M’Véri de 7 à 8 mètres. On grimpe dans un J5 en état poyen pour boucler sur Moroni. Notre véhicule est affrété par un jeune pilote de rallyes qui conduit globalement comme un con. Une fausse feuille d’érable en carton pendouille au rétro, je préférerai un verset du coran pour l’occasion. La route est en sale état, avec ses nids de poule qui fleurissent tout au long du trajet, elle risque de retourner à l’état de piste d’ici la fin de la saison des pluies. Les villages traversés voient fleurir un peu partout de nouvelles mosquées, immenses monuments édifiés à la gloire de Dieu et des bailleurs du Golfe. L’île semble en chantier ou en ruine, c’est selon, avec ces parpaings impudiques qui s’exhibent, nus, partout dans les villages. Erreur d’aiguillage ou acte manqué, on se retrouve dans un 4 étoiles, le plus réputé de l’île. Même si dans le détail ça laisse évidemment à désirer pour ce standing, ne crachons pas dans la soupe, la douche chaude est bien agréable.

19.11.2006

Alpagué juste après mon café par un gros black trapu aux airs de barbouze déguisé en homme d’affaires dans son costard trop grand. Il dit me connaître et c’est bien possible, et confirme mon premier sentiment : il fait partie de la garde rapprochée du président. Il aimerai bien que je lui déniche un holster pour planquer son pétard sous sa veste, je le rembarre très poliment. On quitte l’hôtel encadrés d’une haie d’honneur de portes flingues, suivis de près par un prince koweitien en goguette dans le quartier. Taxi pour Dzahadjou. Ali Hamed, qui dirige notre équipage, s’est fait usurper sa nationalité française au temps où il était “gavroche”. Né de mère malgache et de père comorien avant les indépendances, mais mal informé par le consulat, il n’a pas fait les démarches nécessaires à l’époque. On file vers le sud en discutant de Sohili, un des leaders post-indépendance assassiné un peu précocement, qu’il compare à Charlemagne. Pourquoi pas. Quelques heures dans la famille de Chakila, magnifique dialogue de sourd avec sa grand mère volubile, puis je retrouve par hasard Ali et son taxi pour un retour rapide. A la radio, un zouk endiablé appèle à la fin de l’occupation française de Mayotte et à son retour dans le giron Comorien. Un peu après le rond-point Caltex une échoppe rappelle sur sa large enseigne “le gout étrange de nos désirs”. Fermée. Je laisse mon esprit divaguer sur son improbable contenu. Pas mal d’annonces pour des postes en ONG en ce moment, il y en a un pour le projet “développement des capacités des OCBS et promotion du volontariat en tant que modèle d’implication des communautés villageoises pour la réalisation des OMDS”. Sans doute un poste de traducteur. RFI en grève, toujours pas de nouvelles du PS. Le sac est prêt, plein de ce je ne sais quoi de plus. Ca pue le départ. Un peu court, il me faudrait juste quelques mois de plus ici. Dernier coucher de soleil sur Moroni. Concert puis repas avec Nawal et son groupe. Beau. Allongés sur le carrelage frais de sa terrasse, on devise tranquillement avec Maalesh sur le devenir de l’archipel, l’avidence de l’unité culturelle, le fossé du développement et le jeu douteux de la France.

20/11/2006

Retrouvailles avec notre charmante météorologue, petite visite et dernière discussion politique avant de retrouver l’apathie du débat mahorais. A l’embarquement tapis rouge, plus pour le président Sambi que pour nous vraisemblablement. Passage de la douane française aussi cordial qu’un interrogatoire de la police militaire d’un quelconque république bananière. A la sortie une grosse dame dort allongée sous un panneau “Karibou maoré”. Dialogue entre le chauffeur blanc du taxi et son passager maohrais.

Le client : vous venez d’où ?

Le chauffeur : de Cannes.

Le client : ah oui en bretagne ! (…)

Le client : et vous savez jouer à la pétanque alors ?

Le chauffeur : évidemment, j’ai fais cinq ans d’armée moi !

à Moroni

15/04/2006

Pamandzi. L’aéroport s’estompe sous le voile de pluie qui l’enserre. Les badamiers cèdent sous les bourrasques. Les sacs sont en soute, l’avion attend une hypothétique accalmie pour prendre son élan. J’attends au sec en regardant la pluie tomber.

Quelques heures sur un banc. Vingt minutes enfermés dans un bus pour faire cinquante mètres, mais le départ à l’air imminent. J’ai faim.

 

Et non. Un petit quart d’heure de plus coincés dans ce bus hors de propos au pieds de l’avion, et on repart. On laisse en plan l’équipage sur place. Ils ont l’air franchement désespérés.

Retour en salle d’attente. Je récupère une carte d’embarquement au nom de Cannelle. Charmant. Il paraît qu’il pleut aussi à Anjouan. L’orage aurait donc passé la frontière sans intervention de la PAF, étonnant.

C’est reparti. La même en mieux, je rentre peu à peu dans la peau de Cannelle P., et on embarque. Enfin, on embarque dans le bus.

Sympa ce coucou à hélices. Occasion en bon état général, fauteuils en simili cuir, et contrôle technique OK. Enfin j’espère.

Pas fini de survoler le lagon que déjà le repas arrive. Un bonbon. Rouge. Ça va sûrement aller bien mieux. Pas le temps de le finir qu’on amorce la descente.

Anjouan . Son aéroport en ruine et ses montagnes vertes aux orteils qui trempent dans l’Océan Indien. Quelques gars sur le toit, des tonnes de gravats et des rideaux fermés à la tour de contrôle. Notre avion repart sur Mayotte chercher sa cargaison de clandestins qui ont gagné un retour gratuit à la loterie sarkosienne. On attend qu’il veuille bien repasser dans le coin pour filer sur Moroni.

Un vieux zinc rutilant – un dakota je crois – de l’armée Sud Af vient déposer quelques cartons, deux groupes électrogènes et une poignée d’encravatés. Ils sont chargés surveiller les élections et de mettre un peu d’ambiance sur ce tarmac morose.

Des hommes jeunes, surtout, quelques femmes et des enfants, aussi. Sans bagages, un papier à la main et un sourire aux lèvres. Plaisir d’un retour imprévu parmi les siens, soulagement de sortir des tenailles de la chaîne logistique de la PAF ?

Des urnes transparentes attendent patiemment le grand jour. C’est pour demain. J’ai faim. Les urnes partent en hélico, le président arrive en berline.

 

16/04

« Sarah market, et vos courses sont faites ! »

Petit dej chez Nassib, presse locale et oranges pressées. Tranquille.

« Magasin Gard du Nord »

Moroni. Impossible de se perdre vraiment dans cette Médina. Mais très envie d’y perdre du temps. Déjà mal au bide à cause de l’anti palu. Et pas encore croisé un moustique un tant soit peu crédible.

« Service coup bas, alimentation générale et d’ivers articles »

Zouma, 9-10 ans, sur le quai : « je dois aller à Mayotte parce qu’il n’y a pas de souffrance. À Mayotte on trouve à manger, ici on ne trouve pas… »

Un vraquier abandonne quelques milliers de sacs de ciment sur l’île. Sacs importés d’Inde, ornés d’une tête de lion : « The King of the Concrete Jungle ». Une noria de vieux boutres en bois viennent récupérer tant bien que mal les sacs pour les porter à terre. Monstre d’acier et frêle multitude.

 

17/04

Quelques fringues sur un peu plus de cintres, deux coffres-forts en ruine, des liasses de billets multicolores et un vieux djiboutien souriant et minuscule dans sa chemise blanche. Djibouti store, change et divers commerce.

Hier, soirée électorale chez Nassib. TF1 en fond sonore, c’est encore son meilleur usage, et les portables qui donnent les dernières nouvelles du premier tour d’Anjouan. Selon des sources bien informées, journée à peu près calme et large avance de Sambi, dit l’Ayatollah.

Ma voisine de gauche dans le minibus se tape une bonne moitié de mon sac sur ses genoux. Mon voisin de droite, lui, dort affalé sur mon épaule. Tiens, on vient de crever. Le chauffeur règle vite fait ce petit détail et s’essuie le visage transpirant avec son chiffon plein de cambouis. On parle un peu politique sur le bord de la route. Sambi à l’air de recueillir tous les suffrages, au moins pour l’échantillon représentatif constitué des occupants de ce bus. Livre Saint contre livret d’épargne…

Mitsamiouli. Le Galawa. Le sable blanc fait la course avec les coulées de roche volcanique noire pour atteindre le premier les eaux claires de l’océan. Quelques palmiers observent ce manège avec retenue. Et cet immense hôtel de luxe qui fait silence. Lui aussi attend un nouveau président. Impatiemment. Un peu plus loin une traînée de bungalows à deux tongs de la plage. Personnel aussi pléthorique que souriant, douche, clim et assainissement autonome aux normes. Locales. Et toujours pas d’autre estivant perdu dans le quartier.

Pas si fermé que ça cet hôtel de luxe. Les gardiens qui hantent le manoir viennent de me proposer une suite tout confort à un prix défiant toute concurrence. La prochaine fois.

Toujours personne dans la salle à manger. Juste une bougie solitaire intimidée par la nuit. Pas de nouvelle du groupe électrogène, encore moins du repas. J’ai faim moi. Prêt à manger à la frontale s’il le faut.

 

18/04

L’eau à 33 degrés et la bière fraîche. À temps plein ça doit être chiant le paradis.

Marche couvert de Mitsamiouli. Sur les étals quelques femmes allongées, des tranches de thon et des milliers de mouches.

Ikoni, à l’heure de la prière. Deux petites mosquées à l’ombre d’une troisième, immense et magnifique. Chantier démesuré au cœur du petit village. Chantier à l’arrêt, les ouvriers attendent une paie qui se laisse désirer. Pas un mais deux minarets, tout confort, avec vue sur la mer. L’un est d’un jaune brillant, l’autre est encore hérissé d’échafaudages de bois. Quelques échanges adossés contre un mur avec les vieux du village. Sourires et calme.

Empli de sérénité dans cette maison. Quelques airs de gratte et le bruit des jouets des gosses. « Choisir un homme qui mentira à Dieu, pas un qui mentira aux hommes. » Musique et paroles de paix chez Maalesh, de rage aussi.

 

19/04

Odeurs de petit matin ce matin. Le soleil n’est pas encore levé que déjà je marche, sac à dos au dos, vers le port pour attraper un taxi. La mer est comme une langue blanche qui pénètre la vieille ville. J’en fais un peu trop ce matin… Nassib est encore fermé, ce qui ne m’empêche pas d’avoir faim.

Petit café en vitesse et cap sur volo-volo. Le marché se réveille doucement, mais il a quand même pris une belle avance sur moi. Les petites affichettes photocopiées du prédicateur commencent à fleurir. Le profil du bonhomme en inquiètera plus d’un en occident. Dommage qu’une bonne moitié du monde ne comprenne décidément rien à l’autre.

Pas de sucre pour mon café à l’aéroport. Pour me rendre la monnaie la serveuse vite le contenu d’une boîte de sucettes sur le comptoir, récupère quelques pièces puis les lave avant de me les tendre.

Il y a une vraie forme de sincérité ici. Mayotte en vrai.

Pamandzi, puis la barge, à nouveau… Fin du voyage ?