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Salle d'embarquement, encore quelques minutes, puis quelques heures. Stupéfiante sérénité. Silence, juste quelques paroles d'enfants : - viens voir ! - chut ...

 

24/03/2003

Salle d'embarquement, encore quelques minutes, puis quelques heures. Stupéfiante sérénité. Silence, juste quelques paroles d'enfants : - viens voir ! - chut ...

Au loin le Vieux Port s'éloigne dans la nuit noire. Mes pieds nus sur la moquette, et les genoux à deux ou trois centimètres du siège de devant. Pas mal de pas être grand. Bizarre, mais j'ai acheté du chocolat pour le vol, quelle idée ? 4h40 de vol, mais je ne verrais pas le désert, trop tard...

On vient de survoler Alger, à 10 000 m d’altitude.

Arrivée à l'hôtel. Charmant, genre « fin de règne » avec clim des années 60. En arrivant à deux heures du mat je réveille un peu tout le monde. Le taxi ? Une 305 au bout du rouleau, pas break, ni diesel, et plus d'amortos, bientôt plus de moteurs mais son allume cigare fonctionne !

 

25/03

Pas encore neuf heure et j'ai mon billet en poche pour Bobo. Et je crois bien avoir commandé un café...

Petit dej rapide : café, confiture de mangue, pain, je me fais rapidement truander quelques CFA par un vendeur de babioles avec qui j'avais sympathisé, et embarquement.

Bus quasi luxueux. De ces bus que j'aime avec du bruit, des remous secs d'amortisseurs en fin de course, des odeurs, et le vent dans la face. Un seul petit problème, même si petit n'est pas le terme adapté : l'immense corps de ma voisine qui me presse de ses larges cuisses contre l'accoudoir. Au bout de quelques minutes je m'endors dans sa voluptueuse chaleur doucement odorante. Au réveil il semble bien qu'elle ait fait de même. La vue au dessus de son fascinant décolleté, par la fenêtre, est assez monotone : paysage plat et sec, terre rouge, arbres bas un peu partout, et des cases où que l'on soit. L'Afrique n’est pas noire, en tout cas pas celle-la, elle est verte, d'un vert sec, jaune en fait, qui vire au rouge sombre, comme du sang séché.

Arrivée chez Tom, il attendait à la gare. Bien chez lui, coquet presque.

Tempête de sable à Bagdad, 20h là bas, 17h ici...

Coucher du soleil sur Bobo. Le chant du Muezzin au loin, le chant béni qui accompagne le soleil sur la fin de sa course et annonce la fraîcheur du soir. Heureux de me retrouver en terre d'Islam.

Différent oui, mais pas choquant. L'humanité me surprend d'être si semblable en des lieux si lointains.

Ils vont bien tous les deux je trouve, et bien ensemble aussi. Et moi bien ici...

 

26/03

Réveil précoce. Levé 8h comme une fleur. Déjà 30 degrés, enfin non pas déjà, encore ! Sommeil profond, aidé par la bière d'hier soir...

« Le Journal Hippique - Quarté du jeudi 27 mars 2003 - Longchamp - 18 partants » Ici on parie sur les courses en France, « au hasard un peu » sur les pronostics de Paris Turf, Ouest France, de l'Yonne Républicaine...

Pendant ce temps les américains apprennent ce qu'est la guerre, et salopent même le désert.

18h30. Siège de l'asso. Le soleil se couche dans ses draps roses. Un souffle de vent vient nous rafraîchir.

Ce soir « Méga concert Live au Théâtre de l'Amitié’ »... Live déjà, pas en play-back, fréquent ici. Le théâtre en plein air était complet, surtout de femmes endimanchées dans leurs boubous multicolores, belles comme des fleurs. Au bout d'une ou deux chansons un homme dans un grand boubou blanc monte sur la scène, tape sur l'épaule du chanteur et lui fourre des billets un par un dans la poche de sa chemise. Il est suivi par ses deux femmes qui font de même ! Le chanteur chante alors ses louanges sous les acclamations de la foule, jusqu'ici assez calme. Et puis c'est le défilé, les billets jonchent le sol, un jeune a pour mission de les ramasser. Un notable vient même avec son propre griot qui prend le micro du chanteur et raconte je ne sais quoi qui fait rire le public aux éclats. Un policier en service boit une Guinness au bar... Puis, dès le début de la dernière chanson, tout le monde commence à se lever. Elle finit et le théâtre est presque vide. Pas de rappels ni d'applaudissements ici.

 

27/03

Réveil tardif : 11h. Je baigne dans ma sueur, 35° dehors et sans doute bien plus dans la chambre. Douche froide bienvenue...

Hier soir grand tour dans Bobo avec Tom après le boulot, histoire d'aller boire une bière dans un maquis. On s'arrête et une nuée de petits se précipite pour me serrer la main « oh le blanc, ça va ? » Mon bras est aspiré rapidement dans les rires et quand je réplique « oh le noir ! » tout ce petit monde est plié en deux.

La ville est grande, mais plate. Pas d'étages ici, le sentiment constant d'être à la périphérie alors qu'on est au centre. Certainement des quartiers plus riches que d'autres, mais si peu. Le pays est pauvre, il n'y a rien, et en plus ce rien est également réparti entre tout le monde. Pauvreté démocratique ? Peu de voitures, seuls les grands axes sont goudronnés, et les routes sont occupées par les P50, des copies de 103 Peugeot, et les vélos.

Au bureau du HCK, le poste « officiel » de Tom un vieil ordinateur, trois pièces et des papiers. Rien pour bosser, et le gardien n'est plus payé depuis des mois. Décidément la coop française n'a pas changé : toujours incapable de prendre des décisions claires.

16h. J'ai oublié de prendre ma Savarine. Une pensée émue pour toutes celles qui prennent la pilule depuis des années, et qui n'oublient que de temps en temps !

17h30 Retour du maquis de l'Aurore, retrouver Issa et boire un Coca, fait chaud, chaud... Quelques heures de travail efficace, ça avance bien...

 

28/03

A midi poulet. Le poulet en question est sorti de sa cage, et reste docilement la tête en bas. Tanfissi discute le prix en lui tâtant la panse, puis le rend au marchand. Visiblement ça fait tout de suite baisser le prix. Finalement affaire conclue, le poulet se prend un coup de machette et va finir d'agoniser dans un carton. Puis il passe dans une barrique d'eau posée sur un feu, histoire d'y laisser ses dernières plumes.

Je retrouve étonné du « Bissap », les fleurs de Jamaïque mexicaines, dont on fait aussi ici des eaux sucrées. Un marché couvert avec de tout : légumes, tailleurs, viandes… Même des pièces de voitures, mais pas d'amortisseurs de haillon arrière pour ma 305. Je vais trouver, ça vaut de l'or en France ! En sortant on passe dans un supermarché. Classique bien qu'un peu plus rustique qu'une supérette occidentale. Un blanc compte une liasse de billets derrière la caisse. A y regarder de plus près c'est en fait un arabe, sans doute un libanais. Tanfissi erre lentement dans les rayons en me jetant quelques coups d'œil : - mais tu veux acheter quoi Tanfissi ? - oh rien, c'est pour visiter... J'écourte alors la visite de mon premier supermarché burkinabais...

Taxi. Le chemin le plus court n'étant pas forcément le meilleur, on commence par laisser une dame dans le quartier, puis on passe prendre quelques litres d'essence à la pompe, on laisse une autre femme montée en route, un peu plus loin et c'est finalement notre tour.

Tiercé du 29/03 à Saint Cloud. 100 CFA sur les 5-2-10.

1h du mat. Retour du maquis. Soirée à discutailler autour de grillades et de bières. Les moustiques qui ont l'air eux aussi de bien avoir apprécié la viande, mais pas la même. Fait frais dehors maintenant, je ne comprends pas que ce pays ne soit pas envahi de hamacs, le climat me semble aussi adapté que les habitants à cet exercice salutaire.

 

29/03

Temps calme ce matin, lecture à l'ombre, litres de jus d'orange. « Mali Blues » de Lieve Joris, un vrai beau voyage...

Je crois avoir perdu au PMUB, mais rien n'est sûr...

Visite chez le coiffeur. La boutique est pleine, crainte de devoir attendre. Mais non, une bonne dizaine de personnes sont là, mais bien peu de clients. Le patron me fait asseoir : - on fait comment ? - court, j'ai trop chaud ! Et c'est parti. Pas de tondeuse, des coups lents et précis de ciseaux, et ça n'en finit pas. Deux femmes couvertes de bigoudis suent sous leurs casques. Fait au moins 40 dans la boutique. Au mur quelques affiches jaunies de beautés africaines : l’une d’entre elle est parmi nous, en la personne de la coiffeuse, avantageusement moulée dans un fin tailleur rose. Une affiche de l'équipe de France aussi, avec Platini, enfin je crois, et devant moi quelques exemplaires de la revue Air France de 1999. Au final du travail soigné, mais si je me décide à tracer vers le désert faudra passer un bon coup de tondeuse sur l’œuvre de l'artiste : encore trop long.

Virée en scoot avec Monique dans Bobo à la tombée de la nuit. Etalages du marché qui se vident, cuisses de poulets qui grillent, lumières des maquis qui s'allument, poussière, fumée, agitation partout dans tous les sens...

 

30/03

Un disque au réveil : « Kaira » de Toumani Diabaté, à dénicher.

16h. Réveil après une bonne heure de sieste. Malgré la douche j'ai encore un « sieste – lag », un peu dans les vapes, écrasé par la chaleur. Ce matin visite de la famille au village de Monique, à 15 Km de Bobo. Des petites cases en terre, l'ombre de quelques manguiers, une fontaine d'eau où des femmes se chargent de grandes bassines d'eau sur la tête. Les champs semblent plantés de bois secs, en attendant la pluie.

Départ pour la cérémonie des masques, départ des hommes seulement, puisque les femmes du village n'y sont pas admises. A quelques centaines de mètres deux ou trois cent personnes sont regroupées. Les percus tapent sous le soleil. On fête les morts de l'année. Les gens se massent en cercle autour d'une piste ou des danseurs / acrobates évoluent à un rythme rapide et saccadé. Ils sont couverts de longues ficelles oranges, jaunes, bleues très vives qui leur couvrent le corps, qui tournoient autour d'eux en frappant l'assistance et en soulevant des nuages de poussière. Leurs visages sont dissimulés par de grands masques de bois peint. Au bord de la piste je suis rapidement couvert de poussière, qui se colle à mon corps en sueur. Chaleur, cris, rythmes, rires, musique, foule, vitesse, poussière... La cérémonie prend fin sans prévenir. J'achète un sac d'eau pour boire un peu, mais l'essentiel sert à me refroidir la tête. Nous retournons former cercle sous le manguier, en buvant de la bière de mil dans des calebasses.

Quelques coups de feu au loin, c'est la fin de la fête, on chasse les mauvais esprits. Deux femmes arrivent, l'une d'elles porte un bébé minuscule accroché dans son dos par un tissu. Les salutations commencent, je n'y comprend rien, puis le nourrisson passe de main en main : « oh le beau bébé, il est bien clair’ »

Un ancien combattant nous raconte comment il a vu « degoule » (je met un temps à percuter « de Gaulle ») en « vis-à-vis », et par deux fois : la première lors d'une revue de troupes en Mauritanie, et la deuxième le lendemain, au Sénégal, où il avait été transféré nuitamment...

Des vaches à bosse, faméliques, traînent à côté de nous, accompagnées de quelques cochons noirs. On ne peut pas dire qu'il y ait une activité frénétique dans le village, pas grand chose à faire avant les pluies.

Je profite de l'absence de Tanfissi pour faire un peu de lessive. Un peu complexé de retrouver mes caleçons lavés et repassés tous les jours ! Ca va vite sécher...

Quelques pages avant la fin de « Mali blues », j'hésite, pas envie de quitter ce livre...

 

31/03

Siège de l'asso. Encore une coupure de courant. Une partie de la puissance venait de la Côte d'Ivoire il y a peu. Impossible de bosser sur un site web sans ordinateur, mais le plus grave c'est que le ventilateur lui aussi est à l'arrêt ! Je vais aller faire le café pour tout le monde, on en a bien besoin.

 

1/04

Pub pour un jeu à gratter à côté du marché : « grattez, y a l'argent dedans ! »

Trouver de la menthe pour le bissap, « nanaï » en Dioula.

Matinée au marché. D'abord avec Tanfissi pour les courses, et au pas de course. Puis virée avec Monique pour trouver quelques tissus, et faire tailler des pantalons chez son couturier de l'autre côté de la ville.

 

2/04

Je pense à la Côte d'Ivoire. Frontières bloquées, plus de tissus, le coton contourne le pays et part vers la mer par le Ghana. Et surtout le sang. Mystère de ces peuples qui vivent si longtemps ensemble et qui ne parlent subitement que par la machette ou la kalache : Côte d'Ivoire, Yougoslavie, Liban, Irlande du Nord, et trop d'autres encore... Violence de l'homme qui a besoin d'un ennemi, de haine pour savoir qui il est.

 

4/04

Réveillé cette nuit par un de ces rêves immenses qui veulent nous dire tant de choses qu'on ne sait pas par où commencer. Besoin urgent de me lever pour noter tout ça, pour m'en souvenir... et c'est tout ce dont je me souviens évidemment. Retombé entre temps dans un sommeil lourd sous ma moustiquaire.

Suivre Nicolas Bouvier sur les chemins crasseux de Corée et le froid irlandais. Voyages dans le voyage à ne plus trop savoir où je suis.

 

5/04

Réveillé de ma sieste par le fracas de la pluie qui cogne le toit en tôle. De grosses gouttes d'eau tombent comme des cailloux dans la poussière, espoir de fraîcheur...

« Ca c'est trop foutaise », dixit Monique, trois gouttes qui ne sont tombées que pour rendre l'atmosphère poisseuse et étouffante.

 

6/04

Retour d'une journée en brousse, à Bama, à boire et manger du poulet dans des maquis. La sauce a laissé une odeur assez violente à mes doigts... Sur la route une pancarte : « Ecole biblique et agricole. » Entrée dans la ville alors que le jour baisse. Lumières rougeâtres dans la poussière, flot de camions surchargés, de P50 fumantes, de vélos, de piétons au milieu de la route. Tout ça s'écarte de la voiture au dernier moment. Ca me rappelle Bouselsa, même masse compacte de corps et de véhicules dans laquelle la voiture se faufile comme par magie.

Longues discussions sur les différentes ethnies de la région. Les Mossis sont la cible de bien des plaisanteries : sérieux, travailleurs, discrets, un peu les fourmis d'Edith Cresson. On dit que si dans un village il n'y a pas de Mossi, il faut partir immédiatement : le lieu est vraiment invivable. Quand les Américains sont arrivés sur la lune, ils ont été accueillis par un petit homme qui portait des scarifications sur le visage. Un Mossi. Ils sont partout. Et le Mossi de leur demander de reculer un peu la fusée, et de bien vouloir payer le parking... à chacun son belge. Longues discussions qui n’en finissent pas, mais finalement on se lève : « on va demander la route. »

 

7/04

Début de travail en trombes. Arrivé à 8h30. Pas de net. Quelques coups de téléphone et la liaison est rétablie à 9h10. Coupure de courant à 9h20. Plus qu’à boire un café…

 

8/04

Boulot aujourd’hui. Finir les sites, former Nah et Ramata. Soirée aux « Bambous ». Percus, poisson, bières et moustiques. Demain cap au Sud.

 

9/04

Tengrela, village en brousse à 7 Km de Banfora. Je viens de finir ma carpe et ma Flag en compagnie de Yaya, mon guide pendant quelques jours, et d’un pêcheur, Abdoulay. Un moustique tente de se frayer un chemin dans mon nez.

On est arrivé à Banfora en bus. Un vieux bus de la Rakieta, aux sièges en similicuir passés d’âge mais confortables. On est monté un par un dans le bus à l’appel de nos noms par une grosse mama qui surveillait farouchement les issues. Une route avec un peu de vue, ça fait du bien dans ce pays plat où on ne voit jamais l’horizon. Vastes étendues de canne à sucre. Deux chèvres debout sur le toit d’un bus. Boutique annonçant fièrement « vente de frigos, liqueurs, et divers. » Un homme passe avec un cache yeux bleu Air France devant la bouche pour se protéger de la poussière. Deux gendarmes affalés dans leurs fauteuils attendent à l’ombre d’un manguier que les gens s’arrêtent et viennent leur présenter leurs papiers. Les termites mettent la dernière main à leur château de sable, au bord d’un champ de maïs.

Puis départ pour le village en P50. Un régal. Au début mi-goudron mi-piste, enfin goudron autour des trous, puis piste avec tâches de goudron, et finalement le goudron s’est essoufflé. On passe sur une digue. Des deux côtés une prairie marécageuse avec quelques vaches. Vague de fraîcheur. Un gosse souffle dans son sifflet pour rameuter le troupeau, enfin je pense. La piste se métamorphose en tôle ondulée. Je ralentis, mes vertèbres étant les seuls amortisseurs de mon véhicule. Crissement des grillons qui tentent de couvrir le bruit du deux temps réglé à la louche. Un gosse me salue d’un « oh ! le blanc ! » Je manque de me vautrer en lâchant le guidon pour le saluer alors qu’une bosse se précipite sous ma roue. Arrivée au village, baobabs, Kapokiers, et surtout salutations, nombreuses, puis bières, nombreuses… Et retour à ce repas où on a parlé de foot, de four à micro-ondes, de techniques de pêche et de culture du riz. Avec en fond sonore la télé, qui justifie largement le démarrage du groupe-éléctrogène.

Au fait, je sais maintenant pourquoi samedi on a eu que quelques gouttes de pluie. Dimanche il y avait des funérailles alors « ils ont arrêté la pluie pour ne pas gâter la cérémonie. »

Douche au seau, y a que ça de vrai, puis visite de ma case de luxe. Ronde en pisé avec grand lit, matelas de paille, toit de chaume et moustiquaire. Une bouteille de bière tient la petite fenêtre ouverte avec l’espoir – vain - de créer un courant d’air. L’ancien testament sur la table de chevet. Charmante attention, ici les gens sont musulmans. Et toujours le son de la télé : un soap argentin ou brésilien traduit dans un français approximatif.

 

9/04

Nuit bizarre. Un match de foot à succédé au feuilleton, puis la télé s’est éteinte, suivie de peu par le groupe électrogène. Au loin quelques percus. Et la chaleur. Un fois le silence fait, c’est la pluie qui revient enfin. Je sors pour profiter de la fraîcheur, qui décidément boude ma case. Quand on arrête la pluie, une femme est désignée et ne doit plus toucher d’eau sinon le sort est rompu. J’en connais une qui à dû boire un coup avant de se coucher dans le village d’à côté.

Bruits à ma porte. Un blanc dans ma mémoire, et je me retrouve à marcher dans la nuit avec Abdoulay et son apprentis, réalisant peu à peu que je suis bel et bien en Afrique. On se dirige vers le lac. Il est 5h30 du matin. Avant d’arriver à la pirogue, Abdoulaye me dit de faire attention aux fourmis. Je mets donc franchement le pied sur une file de fourmis rouges qui se faufilent sous mon pantalon et me piquent toute la jambe, sans état d’âme pour mon réveil approximatif. Leurs petits corps jonchent encore la plage. Hippopotames, pêche au lancer avec un filet rond lesté de plomb, lever de soleil sur ces femmes venues laver leur linge.

 

''Le lac a une histoire, mais ce n'est pas juste une histoire, c'est comme ça que ça c'est passé, puisque c'est comme ça qu'on le raconte...

Avant le lac n'y était pas, mais le village y était, lui. Un matin un homme du village part ramasser le pot de terre plein de nourriture qu'il avait laissé le soir. Il l'avait laissé là pour attirer les termites, très appréciées par ses poussins.

Et là où il n'y avait que la brousse, il y avait le lac.

Tous les villageois viennent alors pour constater le miracle, et très vite ils vivent avec le lac. Certains deviennent pêcheurs car ses eaux sont riches en poissons, les femmes viennent y laver le linge ou le mil, et tous viennent s'y baigner. Cela dure un an et demi. Des mois pendant lesquels personne ne se demande pourquoi et comment le lac est apparu pour leur donner tous ses bienfaits. Mais un jour l'eau disparaît.

Dans la nuit le lac est parti, aussi vite qu'il était venu.

Les poissons sont tous au fond et risquent de mourir au soleil, alors les villageois se précipitent pour les protéger avec des feuilles de cocotiers. Puis le chef du village décide d'aller voir le charlatan pour comprendre se qui se passe. Il faut aller vite, les poissons vont mourir.

Tous se pressent autour de la case du charlatan qui après avoir consulté les oracles, leur explique enfin : « Le lac est arrivé et personne ne lui a demandé d'où il venait. Le lac est arrivé et personne ne lui a donné à manger. Quant un étranger arrive chez vous, vous lui demandez d'où il vient. Quant un étranger arrive chez vous, vous lui donnez à manger. Mais vous n'avez rien fait pour le lac, vous l'avez mal accueilli, alors il est parti. Si vous voulez qu'il revienne, il faut réparer cela. »

Les villageois retournent alors à l'endroit où se trouvait le lac et font une grande cérémonie, la plus grande des cérémonies. Les tam-tams tonnent toute la nuit, ils sacrifient des poules blanches, des chèvres, et même des bœufs.

Dans la nuit le lac est revenu, aussi vite qu'il était parti, à la joie de tout le village.

Depuis tous les ans les villageois font une grande fête pour le lac, pour l'accueillir à nouveau, et le nourrir par des sacrifices. Et depuis, le lac est resté.''

D'après le récit d'Abdoulayé Tou - 9/04/2003

 

13h Affalé sur ma chaise dans un petit maquis. Je somnole en écoutant Yaya parler en dioula avec un homme assis à côté de nous. La conversation prend son rythme, un rythme souple et beau, ponctué par les légers claquements de langue d’approbation. L’accent de l’homme module doucement ses paroles. Cet homme est beau, avec son petit bonnet et sa djellaba blanche striée de légers traits bleu clair.

Ce matin, après la pêche, retour au campement, café, puis un deuxième, indispensable. Et nous voilà repartis sur nos fidèles montures. Enfin la mienne n’est pas si fidèle que ça, elle refuse de démarrer pendant quelques minutes. Direction les Pics de Sindou : 45 km de pistes défoncées par les camions de coton qui déboulent à une vitesse folle et nous couvrent de poussière. Il faut se glisser dans les fines pistes entre la tôle ondulée tracée par mes prédécesseurs en deux roues. Parfois ce n’est pas la bonne, et le P50 se précipite sur les bosses en manquant de se disloquer. Perchés au dessus de la plaine les pics sont de grandes roches érodées, chargés de rites et d’histoires, que Yaya me conte sans fin sous un soleil de plomb.

Ismaël, 13 ans, CM2 Une commune achète un champ à 165 000 F l’hectare pour aménager un terrain de sport. Ce champ est un rectangle de 115m sur 80m. - Calculez la surface totale et le prix - Trouvez le prix de revient sachant que les frais d’acquisition sont de 22% de la valeur du champ. - Une équipe de quatre ouvriers a travaillé 8h par jour pendant 12 jours pour aménager le terrain. Les ouvriers touchent 156 F/h. Le matériel vaut 118 500 F. Quel est le prix du terrain complètement aménagé ?

Une feuille arrachée à un cahier, des résultats aléatoires. Allez, on va reprendre tout ça au propre. Je lui dois bien ça à Ismaël, il m’a apprit à récolter les graines de baobab.

On est arrivé il y a une heure. Usés par 100 bornes de piste en mob et le soleil qui a commencé à me transformer en écrevisse.

Lundi 24 mars 2003. Arithmétique Pour calculer une grandeur connaissant sa fraction on multiplie la quantité donnée par le dénominateur et on divise le produit par le numérateur.

Le papa trie ses papiers à côté de nous, son poste crachote du reggae. Nos graines de baobab sèchent par terre et on a un prix de 353 600 F CFA pour le terrain aménagé. Ca à l’air juste.

Avant d’attaquer le second problème, je m’attaque à une seconde carpe, vraiment excellentes ici. Dès que mon assiette arrive, le chat boiteux de la cours vient se frotter à ma jambe.

Ca fait bien deux heures que ce gars est concentré sur ses papiers. Des grilles de PMU.

 

10/04

« 15 h pile » me précise la dame à côté de moi. On attend le bus de 14h mais il est au garage. On s’était un peu pressés pour le café, enfin un peu. Arrivé dans la cabane, je commande deux nescafés. Deux minutes après Yaya renouvelle la commande en dioula, mais c’était bon, juste qu’il faut le temps. La mama aux seins lourds et au sourire immense se décide finalement à donner une pièce à une fille qui part… et revient avec deux sachets de nescafé. On sort les grands verres, on y verse l’eau tiède sur le nescafé, et notre mama se met à battre le mélange comme si c’était des blancs en neige. Finalement elle redonne une pièce à la fille, qui revient peu après d’une boutique voisine avec 4 morceaux de sucre. Aux usines Renault on appelle ça du flux tendu.

15h15. Notre bus est encore en train de se refaire une beauté.

16h30. Un bus part en klaxonnant, fin de ma sieste sur le banc en bois. Pas de trace du nôtre. Les dernières nouvelles sont rassurantes « Y a pas de problème, y va arriver vers 16 ou 17 heures, y partira après. » Pas de problème en effet, j’ai bien dormi. Les gens attendent patiemment à l’ombre en regardant une petite télé noir et blanc, deux poules crèvent de chaud attachées dans un coin, et on a encore moins d’infos qu’un jour de grève à la SNCF. Une dame transporte son bébé sur son dos. De face on ne voit que les deux petits pieds qui dépassent sur les côtés. Un minibus rouge bourré de monde passe dans la rue. Sur le côté en grosses lettres blanches « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

17h15. Le bus est là. On est parti chercher le chauffeur maintenant. Il va arriver. Bientôt. Un vieil aveugle arrive avec sa fille qui le guide en le tirant par une ficelle. Il nous fait un speech en Dioula. Je sors ma pièce sans rien dire, et il finit son laïus par un « bonsoir monsieur » en français ! On explose tous de rire, sa fille y compris.

La nuit tombe. Il y a encore un gars couché sous le bus avec quelques outils. C’est pas gagné.

Ca y est, il fait nuit. Et le bus est reparti à vide. On attend.

Il est vingt heures passées quand finalement le bus arrive, je regarde les infos locales à la télé. On est tous affalés sur les bancs à grignoter en attendant le messie. Le bus qui arrive est plus grand certes, mais en piteux état. Faudrait faire une datation au carbone 14, mais à vue de nez je dirai qu’il est d’époque précoloniale. Les gens se lèvent lentement puis se précipitent vers les portes, et la lutte des places commence, comme dirait l’autre. Bousculade pour avoir un siège, j’en obtiens un en me laissant guider par le flot. Une écumoire en fer à côté de moi marque une place déjà réservée. On se serre les uns contre les autres, la tension monte. Les enfants tentent de pleurer au dessus de la mêlée, et ils ont bien raison. Une femme donne stoïquement le sein à son bébé un peu plus loin dans l’allée. Il fait chaud, très chaud, et je fais eau de toute part. Les sacs de marchandises les plus diverses s’empilent lentement au fond du car. Plusieurs mètres cubes qui mettent plus d’une demie heure à trouver leur place. J’ose à peine imaginer ce qui se passe sur le toit… Finalement on démarre, et on sort doucement de la gare. On prend à droite, les freins font leurs « pschitt » caractéristiques une bonne dizaine de fois d’affilée, et finalement le bus s’arrête. « Plus de freins » annonce le chauffeur. On n’a pas fait 200 mètres… Marche arrière, mais le bus n’arrive plus à s’arrêter. Finalement un gars glisse un gros caillou devant la roue qui nous stoppe violement. Je décide d’arrêter les frais, au soulagement de Yaya. Il était écrit qu’on n’arriverait pas à Gaoua, pas la peine de forcer le destin dans un bus aux freins mal rafistolés. Yaya tente de se faire rembourser les billets, j’en rajoute une bonne couche derrière lui. Une bonne cinquantaine de personnes écoutent en cercle autour de nous la prise de bec avec le chef de gare. On obtient finalement satisfaction, mais la caisse est fermée, on verra donc demain. Le P50 de Yaya est déchargé, et on rebrousse chemin. Depuis mon porte bagage je vois une étoile filante dans le ciel noir. Je fais un vœu. Yaya est ravi d’apprendre qu’il reste une parcelle de magie dans notre froid monde occidental. Arrivée au campement. Accueil fabuleux. On boit des bières devant la télé dans la cours de la famille en discutant du respect des vieux, des contes, de la Côte d’Ivoire, de la corruption, de Sankara. En allant me coucher je retrouve Ismaël à côté de mon lit, déplacé dehors pour l’occasion. Il voudrait que demain je fasse un dessin pour illustrer un de ses poèmes sur son cahier tout neuf. Je ne suis pourtant pas arrivé en avion dans le désert, mais en P50 dans la brousse. C’était vraiment une excellente journée.

 

11/04

Allongé à l’ombre d’un manguier, début d’aprèm. Des fillettes de six-huit ans pilent du mil avec des pilons aussi grands qu’elles. Elles ne jouent pas à la dînette, elles travaillent. Un manguier abrite les femmes et les filles, je suis sous un autre avec les hommes. Elles jettent le grain au vent dans un panier d’osier, la paille s’envole en gerbe. Matinée à rouler en brousse sur le porte bagage de Yaya. Vastes champs de canne à sucre arrosés par d’immenses rampes importées de France. La piste a été aspergée de jus de canne pour la stabiliser, un macadam écolo qui sent bon au soleil et colle sous la chaussure. C’est la première fois que je marche sur du caramel. Des journalières qui désherbent les champs mangent à l’ombre des kapokiers. Chaque génération sous son arbre. Chacun sa place, chacun à sa place.

Une mangue tombe à quelques mètres de moi. La sieste est un sport dangereux.

Invité à partager le repas des hommes. En cercle autour de bassines en plastique on mange des poignées de riz gluant trempé dans une sauce à l’oseille et aux arachides. Péniblement j’arrive à ingurgiter quelques bouchées, histoire de faire bonne figure. Pas pour moi, ça. Ce que j’aimerai trouver un mouton grillé par un Peul.

- Il faut ranger tes affaires, me dit le chef de famille. - Pourquoi ?? - Regarde… L’horizon à viré à l’orange : une tempête de sable approche. On plie bagage rapidement mais pas assez, on est pris par la première rafale, toujours la plus rude. Je suis couvert immédiatement de sable, un sable aussi fin que de la poussière qui s’insinue partout. Kapokiers et manguiers lâchent prise de concert, et laissent tomber leurs fruits d’un seul coup. Heureusement on avait évacué leur ombre.

Maisons en pisé. Briques de pierre et de paille (15 x 20 x 40 cm). Cases rondes (diam. 3m) ou carrées (2,5 x 2,5 m), selon les goûts (les jeunes ont l’air d’aimer les angles). Les briques sont montées à la main, scellées par de la glaise. Une planchette soutient le rang de briques au dessus de la porte. Seul outil sur le chantier : une ficelle à nœuds. Charpente légère en bambous sauvage ou en eucalyptus, toit en paille de mil fixée à la charpente par deux pieux bloqués par des branches tressées ou un pneu de vélo, au choix. Les femmes finissent le travail en crépissant l’extérieur de boue. Travail à renouveler fréquemment pour ne pas courir le risque de voir sa maison se transforment en tas de terre.

Parti vers le lac à pied, envie de marcher et de me retrouver seul avec les éléments. Le vent souffle encore fort, mais plus de sable. Le soleil est voilé par des nuages jaunes, les gens semblent attendre la pluie qui tarde à venir. Quatre garçons se dirigent vers moi, difficile de se retrouver seul dans ce pays. Après quelques « bonsoir» et « ça va », ils restent en silence debout à côté de moi, répondant poliment à mes questions. Simple et aimable curiosité de leur part : pas si souvent qu’ils trouvent un blanc en train d’écrire assis au bord du lac.

J’attends la pluie dans l’ancienne école : quatre piliers en dur qui supportent un vieux toit en tôle, ouverte aux quatre vents, à cinquante mètres du lac. C’est simplement beau, et ça devait être difficile de se concentrer sur la leçon avec un tel paysage sous les yeux.

20h30. Je me fais piquer au petit orteil par une espèce de hanneton. Ce besoin de marcher pied nu…

21h. Je ne sais pas pourquoi Ismaël à choisi ce poème, « Je suis malade », mais il va bien au moment : Biba, la fille d'Abdoulayé, vient de se faire piquer par un scorpion. Elle pleure en silence, elle tremble, elle a peur. Et moi j’ai peur pour elle et j’ai l’air bien con avec mon homéopathie et mon bobo au pied.

23h. Passé du temps avec Biba, allongée sur une natte un peu à l’écart. Elle va mieux, elle a mangé, elle a souri. J’en rigole, sa mère aussi. Elle a 6 ans. Elle est si jolie.

Pas de nouvelles de Saddam, il doit être en train de rouler vers la Jordanie tous feux éteints sur son P50. Ou peut-être qu’il fait une crapette avec Oussama au fond d’une grotte…

 

12/04

Quand je me lève, Biba est déjà en train de piler du mil sous un manguier. Elle sourit. C’est beau. Parti pêcher avec d'Abdoulayé. Economie de paroles, bruit de la perche en bambou dans l’eau, des lests qui s’entrechoquent quant il arrange le filet, au loin des taureaux qui jouent au plus fort, des enfants se baignent en riant. Un capitaine nous échappe et s’enfuie vers les profondeurs du lac en laissant le filet largement déchiré. Il faut réparer. Abdoulayé recoud ça patiemment, avec des gestes précis de celui qui connaît son métier. Au final une quinzaine de prises, deux carpes sont pour moi. Merci. On apprend en rentrant qu’un homme s’est noyé pendant que nous étions sur le lac. Mort stupide, rendue possible par une suite d’absurdités qui étonnent les gens, un peu, et ne choquent que moi. Mort noyé, l’homme devra être enterré à côté du lac, à moins que sa famille ne compense cela par quelques sacrifices pour récupérer le corps.

Avant de repartir passage par un grand trou dans lequel des femmes tressent des nattes. Elles sont protégées du soleil par des feuilles de palmier, et des hommes par un interdit féroce qui menace d’impuissance celui qui pénétrera ce lieux. Espace de paroles, de ragots et d’initiation.

Adieux à la famille. Larges embrassades avec Abdoulayé, aussi heureux que moi de notre rencontre. Je le reverrais.

 

14/04

Je trimballe un étau autour de mon crâne depuis deux jours. Jus de Tamarin glacé. Excellent.

Journal du Jeudi / 10-16 avril 2003 « La Justice c’est comme la Sainte Vierge. Si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s’installe. »

 

17/04

Départ pour Gaoua. Petit minibus en sale état, pare-brise criblé d’impacts, démarrage dans la pente, plus de démarreur. Mais celui-là j’y crois. La dernière fois on avait réussi à se faire rembourser les billets le lendemain midi. Le bus n’était toujours pas parti. RFI à fond dans le bus. Fin de la guerre en Iraq, menaces US sur la Syrie…

Petite escale technique. De la fumée sort du côté d’une roue arrière. Les plaquettes sont en train de cramer. Réparation rapide et efficace : le chauffeur arrose le tout avec un petit arrosoir en plastique rose. Ca va aller.

Le bébé devant moi fixe le « toubabou » que je suis de ses grands yeux noirs. Il sourit, sa maman aussi, et moi aussi alors.

Arrêt aux stands. On fait une pause dans un petit bled devant une boutique « vente de marchandises diverses ». Pour moi ce sera coca tiède aux mouches. « Non non je veux pas de lunettes de soleil ni de montre. Pas de ceinture non plus, merci. » Ils changent une roue maintenant. Ca va aller.

On a redémarré en poussant le bus. Et depuis le bitume s’étale sans fin sous nos roues. Un gosse joue avec un cerceau métallique en plein milieu de la route, au loin le ciel est noir d’un orage que j’attends.

Arrivée à Gaoua. Le bus se perd dans un dédalle de déviations plus ou moins bien indiquées. A peine 2h de retard. Parfait. Direction l’hôtel, quatre murs et un toit, rien de plus, ça ira bien. Un homme repasse une chemise avec un fer à repasser en fonte chargé de braises et décoré d’un charmant petit coq. Impression de déjà-vu en passant devant la poste par une route bordée d’arbres. Une image du Maroc. Visite d’un musée. Je me fais engueuler par la guide, visiblement je ne reste pas assez longtemps à admirer les photos : « ça vous intéresse pas ? » Je réalise que le cauri est un petit coquillage blanc. Importé d’orient il était à la fois monnaie d’échange et instrument divinatoire. On passe voir l’oncle de Yaya, sympathique fonctionnaire sous clim à la sécu locale. Visite à son garagiste qui vient de re-segmenter sa 304. Pour vérifier que le moteur ne chauffe pas, il trempe le doigt dans le liquide du radiateur… Et nous voilà à boire du thé en jouant au scrabble chez des amis. Enfin pas moi, j’aime pas le scrabble. Un peu vanné ce soir, je commence à avoir envie de rentrer. Deux hommes font leurs ablutions et prient sur une natte dans un coin de la cour, pendant que le poste crachote une chanson de Claude François. Odeur du thé vert qui bout sans fin dans sa petite théière en alu posée sur quelques braises.

 

15/04

Rêve d’une grande maison rieuse. Une petite fille de 5-6 ans aux boucles d’or court partout en rigolant avec ses deux amis, un oiseau en peluche et un espèce de gros ver souriant et coloré. Mais elle les oublie en partant, l’oiseau se met à pleurnicher et le ver redevient un mug en porcelaine blanche. Des pécheurs font des prises miraculeuses, les poissons s’empilent les uns sur les autres en des tours bien droites de plusieurs mètres de haut. Un homme fait un dessin superbe sur mon carnet, qui se transforme à la lumière.

A la craie sur le mur d’un maquis : « Si l’argent se trouvait dans les arbres, les filles se marieraient aux singes. »

40 bornes sur le porte bagage de Yaya avant d’arriver ici, les fesses en compote. Trois petits viennent nous voir, enfin m’observer surtout, et en silence. Les deux plus grands sont habillés de fringues crasseuses à moitié déchirées. Le plus petit, peut être trois ans, ne porte qu’une simple ficelle autour de la taille, et passe son temps à jouer avec son zizi. Tous trois ont le ventre gonflé et le nombril qui ressort.

Le port du casque a été un moment obligatoire au Burkina. La mesure a bien évidemment été supprimée depuis. On dit que les vieux mossis ont peint des calebasses en blanc pour se les mettre sur la tête. Enfin c’est ce qui se dit.

Ici on dit bonsoir dès l’après-midi, et quand on dit « ça va ? », c’est une vraie question.

Après un bout de piste cahoteuse, arrivée au village Ghan. Calme souverain. Salutations. Un groupe d’hommes est affalé à l’ombre d’un manguier, deux femmes s’affairent dans le coin. Dans une bassine un petit de deux ans se fait laver par son grand frère qui doit en avoir quatre ou cinq.

Un bébé pleure, alors les autres s’y mettent aussi, et les hommes brisent le silence et se mettent à parler, une radio s’allume. Les minutes durent calmement des heures. Un vieux chaussé de sandales en plastique somnole dans son fauteuil, pendant qu’un clip à la radio explique qu’il faut faire silence à l’hôpital. Je n’ai qu’une envie, m’allonger sur une natte et sombrer dans une vaste sieste.

Sacrifice aux fétiches. Fin (tardive) de la récolte du mil, on doit donc sacrifier aux fétiches pour désacraliser le mil avant toute consommation. On se glisse à six dans une petite pièce sombre et surchauffée. Les fétiches attendent patiemment dans un coin sur leur petit monticule de terre. Une lampe de poche tente péniblement d’éclairer la scène. Le premier à y passer est un gros coq, enfin gros pour la région. Un coup de couteau et son sang coule sur les fétiches, il est ensuite laissé sur le sol pour vivre ses derniers spasmes. Il saute encore deux fois au travers de la petite pièce avant de trépasser, et finit sur le dos. Bon signe. Il perd encore quelques plumes à titre posthume, qui vont orner les fétiches. Au suivant. Une poule blanche, enfin pas tout à fait, quelques plumes noires justifient une remarque de l’officiant. Même scène, mais cette fois elle tombe sur le côté. Flottement. Regards un peu effrayés. Mauvais présage. On recommence alors avec ce qu’il y a, un poussin blanc qui a enfin la décence de crever sur le dos. Soulagements. Dolo et farine de mil sont étalés sur les fétiches ensanglantés, on va pouvoir y aller…

Classe de CE2 – 22 garçons, 11 filles

Problème Un camion citerne contenait 645 l d’essence. Il a servi le tiers à une station. - quelle quantité d’essence a été servie ? - quelle quantité d’essence reste-t-il dans la citerne ?

Lorsque j’entre dans la classe, toutes les petites têtes se lèvent vers moi avec des yeux ébahis. Je refuse la place de devant pour aller me glisser sur un petit banc au fond de la classe. Pas moyen de se caller près du radiateur, y en a pas. Une fillette pose au tableau 6021 – 4237. Elle hésite un peu. Les doigts se lèvent en claquant pour attirer l’attention de l’instit. Les têtes se tournent pour me jeter des coups d’œil discrets. Un petit passe au tableau. Il écrit « solutions » sur le tableau noir. Chuchotements : « y a pas de S ». Bruit de poules qui passent sous la fenêtre. Le gosse encadre consciencieusement ses résultats avec une large règle en bois. « Quand maman prépare la bouillie, avant de la boire qu’est-ce qu’on ajoute ? » Les doigts claquent : « du sucre ! » Bonne intro. Livre de science. Page 48. Les aliments de l’homme. « Qu’est-ce qu’on voit sur le dessin ? » « Je vois un homme qui coupe le bois de sucre » Calmes, attentifs, mais ils participent, beaucoup. « Qu’est ce qui se passe si on laisse le sucre dans l’eau ? » « Ca va se mouiller ! » Je hoche la tête à une réponse et toute la classe se met à rigoler. Le maître sourit, mais ne dit rien. Le petit derrière moi se met à bailler… Le maître fait répéter à tout le monde « Il ne faut pas boire l’eau du marigot ». Puis il m’interpelle « comment on dit en français le koudougou ? » Il m’explique un peu, et je peux répondre : « l’eau de vie ». Et les gosses explosent de rire une nouvelle fois.

Expression écrite. Le jeudi tu ne vas pas à l’école. Tu joues. - dis ce que tu joues. - décris ton jeu préféré.

Les cartables sont taillés dans des sacs de riz, les fringues sont sales et trouées, les murs nus et décrépis, bancs et tables usés jusqu’à la trame. J’en ai marre. Je regarde par la fenêtre pendant que les petites frimousses recopient le cours. Le dolo m’a bien assommé faut dire… La cloche, qui m’a tout l’air d’être une barre de métal frappée, sonne enfin.

Extrait quelques grains de pomme cannelle. Fruits roses et ronds, de grosses graines et une chair dont le goût se rapproche de l’amande, qui peut servir à confectionner de la sauce pour le tô.

La lune se lève dans son halo, et donne un coup de main à quelques feux pour éclairer le village.

Assis près d’une petite table, entre trois cases. En pleine brousse. Je voulais y être, et bien j’y suis. Je viens de me taper la présentation au roi des Ghans, l’Etre Suprême, dans son palais (quatre cases). Un jeune gars de 26 ans, qui pendant une heure n’a pas dit un mot, affalé sur son siège les pieds sur la table, pendant que son plus jeune ministre m’assénait un cours magistral d’ethno. J’y apprends les ethnies et sous ethnies des Ghans, leurs cérémonies, et notamment que le pouvoir s’y transmet par « matrilinéarité », donc par « voies utérines ». Je sais pas qui a écrit le bouquin que ce gars me récitait, en tout cas j’en pouvais plus, hochant la tête un peu n’importe quand, histoire de conserver un semblant de politesse. Une bonne demi heure sous le clair de lune, puis une autre pendant laquelle ils se mettent à parler Ghan. Là je somnole franchement sur mon fauteuil. Finalement on peut lever le camps, et le Roi nous adresse finalement la parole : « au revoir ». Peu de chances.

 

16/04

Réveillé par le bruit des pilons, juste après l’aube. Je somnole sur mon matelas dans la cour. Coups de fusils, puis des cris s’élèvent à côté, de plus en plus fort, presque des hurlements. On pleure la mort d’une femme dans la cour voisine. Les cris montent, puis baissent un peu, puis remontent encore, par vagues immenses. Je propose de lever le camp avant midi. Ca a l’air d’être apprécié. Douche sommaire avec l’eau boueuse du puit, abrité par un muret qui m’arrive à peine à la taille. Longue discussion avec Yaya sur les croyances. La femme qui est morte était protestante, sans doute adventiste. Sa famille est animiste. Ca promet de longues discussions pour l’organisation des funérailles. Catholiques, adventistes, fétichistes, témoins de jéhova, musulmans se côtoient, souvent dans une même famille sans problème réel. Equilibre précaire et trop rare. Et puis mélanges des rites, des croyances, des traditions…

Ca me fout la haine tous ces ventres d’enfants gonflés par la malnutrition, cette misère généralisée, d’entendre parler avec fatalisme de ces gosses tués par le palu, de ces jeunes morts de « maladie », pour ne pas dire « Sida ». Pauvreté, mort, illettrisme, corruption, crise économique qui placent le Burkina au troisième rang selon l’indice du développement humain, mais en partant de la fin.

Bus. Retour vers Bobo. Grillades, Guinness, soleil… j’ai la tronche en feu, je sombre dans le sommeil sur le siège du bus, les pieds sur des bidons d’essence.

Tous les 4 ou 5 Km un camion en panne sur le bord de la route, souvent des pneus éclatés, tués par la chaleur et l’usure. Ici on les changent quand il pétent, pas avant. Des convois de camions maliens chargés de conteneurs roulent à fond vers le Ghana. Et ce ciel chargé de cette lourde odeur de pluie.

Pour le chauffeur je ne sais pas, mais moi je ne vois plus rien au travers du pare-brise. Les essuie-glaces étaient en option visiblement. Ah non, erreur, ils marchent : les balais s’activent finalement après de longues minutes d’hésitation du chauffeur, et le pare-brise se retrouve couvert d’une boue opaque. Il abandonne, et on continue de tracer toujours aussi vite.

 

19/04

Le garagiste. Vaste cour un peu vide. Quelques vieilles bagnoles se désagrègent doucement. Un vieux me fait entrer dans son petit bureau, encombré de pièces d’auto jusqu’au plafond, amalgamées dans la graisse et le cambouis. Sympa. Un jeune part en P50 à la recherche de mes amortos de haillon arrière. On parle de peugeot et de foot. Sans nouvelles de la première équipe, un autre gars part en voiture et revient peu après avec le précieux butin. Victoire, c’est du neuf à un prix défiant toute concurrence, et ça vient directement de France… Je conviens avec le patron de monter une petite affaire : on fait faire des allers-retours au Burkina à des pièces de bagnoles françaises, ça divise les prix par 4, selon une règle de l’économie de marché qui m’était inconnue. Je quitte ce beau monde, toujours sans nouvelle de la première équipe…

Zone industrielle de Bobo. On se faufile entre les usines. L’odeur de pesticides me prend la gorge. Arrivé au bord d’une immense fosse qui recueille les déchets de l’usine de savon. Un lac de boue noirâtre. Des femmes récupèrent ce jus poisseux dans de grandes barriques. Bouilli puis séché en boulle ça fera du savon aussi agressif qu’un décapant. Fin de la chaîne industrielle, travail terrible dans les émanations de potasse. Ce qui me marque le plus, c’est le sourire de ces femmes qui me saluent. Envie de revenir passer quelques jours avec elles. Envie de crier.

Soirée en boite. Zouk et Gin To. Sueur, strombos, danse endiablée. On ne peut pas dire que les corps se frôlent, ils se collent les uns aux autres, pendant que les mains s’égarent.

5h du mat. Le muezzin appelle ceux qui y croient encore à la prière. Un coq chante. Je me couche.

 

21/04

Parti de Bobo vers minuit. Bus Sogebaf. Brave bordel à l’embarquement. On se presse autour du bus, mais finalement pour rien : plus de place. Plus de chance avec le suivant. Au revoir à Tom, Monique et François. Attente et finalement décollage. Evidemment je suis encore à côté d’une dame souffrant d’embonpoint, écrasé contre la fenêtre cette fois-ci. La lune, un peu timide, me regarde à moitié cachée derrière son nuage. Un parfait demi-cercle jaune, on dirait une calebasse de chapallo. La lumière s’éteint finalement, mais la musique démarre par un zouk effréné qui continuera tout le trajet. Ok, nuit blanche.

 

22/04

Arrivé à 5h du mat. Taxi pour l’aéroport. Je passe deux heures à attendre sur le trottoir avec deux burkinabés dans la même situation que moi.

Décollage. Ouaga se découpe en carrés sous la torpeur du jour. La clim tente de lutter contre la chaleur de la cabine et crache des nuages de vapeur. Ca tangue un peu. Les hôtesses mettent l’ambiance en parcourant l’avion avec leurs bombes insecticides.

Escale technique à Tozeur. Etrange retour en arrière. On longe longuement ce lac salé sur lequel j’ai passé des heures à faire du cerf-volant. Palmeraies rectilignes, damiers verts vus de haut.

Un dernier petit saut et j’y suis.

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Mon, 25 Apr 2011 11:23:38 -0700 Sud(s) http://www.dixit.net/suds http://www.dixit.net/suds

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Wed, 20 Apr 2011 11:52:00 -0700 Le pain ou la liberté - Yadh Ben Achour http://www.dixit.net/le-pain-ou-la-liberte-yadh-ben-achour http://www.dixit.net/le-pain-ou-la-liberte-yadh-ben-achour
Img583

 

"On nous disait qu'il était préférable d'avoir le pain sans la liberté, 
 nous n'avons eu ni l'un ni l'autre. 
 Aujourd'hui, nous voulons les deux."

Un court extrait de l'interview de Yadh Ben Achour dans Le Monde d'aujourd'hui :

Eclairant et optimiste.

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Tue, 12 Apr 2011 12:58:56 -0700 En rives de Loire http://www.dixit.net/en-rives-de-loire http://www.dixit.net/en-rives-de-loire

P203

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Sun, 10 Apr 2011 10:33:00 -0700 Ile de Nantes, rive sud http://www.dixit.net/ile-de-nantes-rive-sud http://www.dixit.net/ile-de-nantes-rive-sud

 

Un hangar qui attend son heure, face à la Loire, à quelques encablures des grues d'un projet urbain au long cours...

 

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Tue, 29 Mar 2011 21:01:00 -0700 The box, Marc Levinson http://www.dixit.net/the-box http://www.dixit.net/the-box

J06_31217225

Illustration : Containers touchés par le Tsunami dans le port de  Sandai - 12 mars 2011. (AP Photo/Itsuo Inouye)

The Box
How the Shipping Container Made the World Smaller and the World Economy Bigger
Marc Levinson
Princeton University Press and copyrighted, 2006

J'aurais rarement lu un ouvrage sur un sujet aussi austère avec autant de plaisir. Ou comment un objet frustre et banal, le conteneur, a révolutionné non seulement la logistique maritime, mais symbolise la mondialisation, sous ses facettes économiques, techniques et surtout sociales.

On y découvre que le conteneur n'est pas cet outil standardisé inventé un beau matin de printemps par un entrepreneur génial au pays du libéralisme triomphant. Cet objet est plutôt le résultat de quelques décennies de négociations hésitantes entres des techniques balbutiantes, des entrepreneurs plus ou moins inventifs et des syndicats de dockers luttant simplement contre la disparition d'un métier et de la culture portuaire qui y est associée. Tout ça dans le cadre d'un marché américain que l'on imaginait sauvagement libéral, et que l'on découvre soumis a une régulation étatique défendant les marchés de rentes d'un cartel de transporteur peu soucieux d'innovations jusqu'aux années 70.

Oui bien sûr, l'avènement du conteneur, unité de transport standardisé permettant la mecanisation de la logistique, a permis l'émergence d'un commerce mondialisé. Mais c'est surtout la complexité du changement de paradigme que l'on découvre, petites et grandes compromissions, disparition des anciens - les dockers, la culture portuaire, les ports secondaires, les ports de centre ville - et la lente naissance des nouveaux a acteurs de la logistique. Les vastes étendues des ports logistiques, intimement connectés aux grandes infrastructures de transport terrestre, ont asséchés les grands ports des centres villes, celui de New-York au premier chef. 

Caché derrière ce conteneur, un changement radical et silencieux du cœur des grandes métropoles, auxquels on cherche encore ici et la une destination. Instructif et fort bien écrit, un ouvrage qui surtout questionne sur les processus de transformation sociale et le devenir des espaces portuaires de cœur de ville.

[Parution initiale : le 13 mars 2011]

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Tue, 22 Mar 2011 11:14:48 -0700 Next stop Atlantic / Stéphen Mallon http://www.dixit.net/next-stop-atlantic-stephen-mallon http://www.dixit.net/next-stop-atlantic-stephen-mallon
Stephen_mallon

Une douzaine d'images de Stéphen Mallon sur le dernier trajet de rames du métro new-yorkais, qui les mènent droit dans l'Atlantique. Une méthode de recyclage pas si originale que ça, qui consiste à dépolluer les rames et les déposer sur des fonds peu profonds pour constituer des récifs propices aux poissons. 
L'occasion de réaliser quelques images fortes et graphiques particulièrement intéressantes. On pourra aussi en profiter pour voir les quelques vidéos proposées par Stéphen Mallon...

Can you imagine if you were on the last drop? You get on the train expecting to get out at Atlantic Station and end up hitting the Atlantic Ocean instead. Seeing these massive mechanisms being tossed into the ocean like a toy in the bathtub is a  ping in my heart. I have always been attached to these machines, their surreal beauty integrated into their functional engineering.  At first I was stunned, the moments of violent recycling, watching the water quickly adapt to its new underwater houses. After being pushed and stacked like a sardine in these subways cars over the past decade, it is nice to see the sardine actually getting one of these as its new steel condo. These unbelievable photographs were captured over the past three years from Delaware to South Carolina. Since the 1600's man has artificially created reefs. The Metropolitan Transit Authority's recycling program has been involved for the past decade, retiring over 2500 subways cars to the ocean to help rebuild underwater reefs along the eastern seabed. These are my images, seconds before these mass transit vessels join history in building homes for life under the sea.

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Wed, 16 Mar 2011 05:57:00 -0700 Japon, année 0 http://www.dixit.net/japon-annee-0 http://www.dixit.net/japon-annee-0

Silver_japon-ld
Une création de SIlver (http://silverblogbd.blogspot.com/)

Voir aussi une belle initiative : http://tsunami.cfsl.net/

 

 

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Fri, 11 Feb 2011 15:26:00 -0800 Le Caire, épicentre de la contestation http://www.dixit.net/le-caire-epicentre-de-la-contestation http://www.dixit.net/le-caire-epicentre-de-la-contestation

Lecaire

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Sat, 25 Jul 2009 18:54:00 -0700 La Linea Gialla http://www.dixit.net/la-linea-gialla http://www.dixit.net/la-linea-gialla

11.07.2009

Aéroport de Nantes. Salle d’embarquement. Je pars sans trop savoir où, ni pourquoi, et qu’importe.

 

13.07 – Rapallo

Un gamin, perché sur son balcon regarde pensivement mon train passer. Ou peut être fixe-t-il la mer, qui s’étire doucement dans le petit matin. En route pour Monterrosso.

Sommeil peuplé de rêves précipitamment oubliés au petit jour. Peut être le blanc de ce sympathique resto du port d’hier soir.

Gare de Levanto, descente à la prochaine. Repris par cette envie de me taire. Envie propre au voyage.

 Arrivée à Corniglio, le plus dur est sans doute passé. Un sentier qui serpente entre mer et montagne, sous le cagnard. Quelques villages et une poignée d’hommes accrochés à cette terre qui ne tien que grâce à eux. Un des rares lieux où l’homme ne coupe pas consciencieusement la branche sur laquelle il est assis, salué par l’UNESCO et quelques subventions.
Et cette poignée de paysans agrippés à leurs terres, qui restent là à cultiver les quelques spécialités locales que sont la vigne, les oliviers, le basilic et les escaliers de pierre aux marches toujours trop hautes.

Ce qu’il y a de bien ici c’est que malgré les épreuves du chemin, à chaque étape on retrouve une terrasse ombragée  où boire un coup. Savoir vivre italien.

Fin de rando sur quelques roches face à la mer et au soleil couchant, un carton de pizza sur les genoux et une bière à la main. Belle journée. Retard du train du retour, mais c’est les vacances. Ces façades colorées dressées sur leurs rochers. L’impression de les avoir peintes quelques fois déjà, sans pourtant les avoir jamais vues.

Le train arrive. Modèle fort sympathique sorti des années 70 avec un quart d’heures de retard. Monterrosso déjà, il va décidément trop vite. Le nuit est déjà lourdement tombée, et mon reflet rougeoyant dans la vitre me rappelle que j’aurais dû acheter de la crème. Un rasoir aussi.
La gare de Levanto s’efface…

 

14.07 – Genova

Loupé ce train qui devait arriver en retard pourtant. Rien compris surtout. Un peu dans les vapes après cette grasse mat que j’ai l’impression d’avoir attendu depuis des semaines. Le voyage commence ici en fait, en solitaire, et sans doute doublé de ce voyage intérieur qui me manquait.
Le train suivant était lui réellement en retard, mais je suis à bord et il semble rouler dans le bon sens. Discuté sur le quai avec deux vieilles dames qui faisaient avec entrain les questions et les réponses. Compris ni les unes, ni les autres. Direction Genova Brignolle.

Sur le port, quelques tables sous un ananas gonflable et une statue de Gandhi discrètement posée dans un coin. Les rues de la vieille ville sont d’étroites fentes lumineuses dans lesquelles on hésite à pénétrer, places et placettes comme autant d’accidents fortuits apparus sans crier gare. Génie des hommes et du temps qui passe. Du temps surtout.
Une église apprêtée comme une cathédrale, et un camion poubelle qui se décide à se garer juste devant mon objectif. Bon.

 

15.07

Après avoir passé deux boutiques de coiffeurs chauves, j’ai enfin trouvé un lieu d’apparence honnête, entre deux bars rances et quelques rues à putes. Un temps immense qui s’étire pendant des heures, ponctué du seul bruit des ciseaux. Ma voisine, venue restaurer sa couleur, s’est assoupie, et je menace de faire de même. Travail magnifique, juste étonné qu’il fasse encore jour en sortant. J’ai du tomber sur un de ces rares spécimen de coiffeuse italienne silencieuse.

Cette ville est magnifique. Images récurrentes de Buenos Aires qui me trottent dans la tête. Empilage anarchique de maisons aux airs de palais, rues tortueuses et art consommé de l’escalier. Ces places aussi qui ponctuent le parcours de respirations. Comme si quant le ciel est toujours bleu on n’avait finalement pas tant besoin de le voir. Ils cherchent un pizzaiolo dans ce bistro.

 

16.07 – Pise

Il faut bien admettre que je ne me suis que modérément renseigne avant de débarquer a Pise. A part l’horaire du train et la réservation approximative d’un pieu dans une improbable auberge de jeunesse, rien en fait.
J’avoue même être ici uniquement pour faire un vibrant hommage a l’ingénierie italienne, et son éternel rappel de l’importance des études de sol avant toute opération de construction… Mais il faut admettre qu’elle s’échine aussi a faire tenir debout cette tour mal plantée depuis quelques siècles, alors qu’un ingénieur français aurait consciencieusement démonté ce bordel pour en construire une bien droite, plus haute, et en béton qui plus est.

Bref je m’attendais a trouver un truc un peu tordu au milieu de la place du village, face a la Mairie avec deux ou trois églises et une douzaine de glacier autour, et je me retrouve a traverser sous un soleil de plomb ce qui ma foi est une vraie grande ville. Et c’est long. Aller en Toscane en Juillet c’est presque aussi con qu’aller a Ushuaia en aout. Mais ça j’ai déjà fait.
Bref une ville peuplée de touristes et d’étudiantes qui font les soldes en vélo. Sympathique et dynamique.

Après quelques cafés, j’arrive enfin au pied de cette tour qui porte bien son nom (de Pise) et qui – je le confirme – ne donne pas l’impression d’une parfaite verticalité. La pelouse – pourtant interdite sous peine d’une amende forfaitaire de 25,82 euros – est envahie par un troupeau de touristes qui semble faire du Tai-Chi devant les objectifs. Sur la marbre blanc du seuil de la cathédrale, le pénible spectacle du corps décharné d’une part de pizza qui finit ses jours lamentablement.

Un avion easyjet orange passe en silence dans le ciel heu… bleu.

Malgré la horde de touriste qui semble avoir attendu tapie dans l’ombre mon arrivée pour envahir les guichets, je déniche un dealer de tickets d’entrée passablement inactif. Une fois de plus je me retrouve désarmé face aux intrigues du marketing, et doit choisir en 15 secondes deux monuments parmi la demi douzaine qui s’offre a moi sur un joli dessin. N’ayant évidemment pas lu mon encombrant guide, j’en choisis deux au hasard, dont un qui semble plus propice a la sieste, mais c’était sans compter sur l’affluence.

Après un frugal repas, ma passion pour les plantes me pousse a aller visiter le jardin botanique. Après quelques longues minutes de recherche, je trouve enfin l’objet de ma quête : un banc a l’ombre d’un bosquet de bambous sur lequel je pique un roupillon.

C’est bien l’aventure.

 

17.07 – Firenze

19h40. Petite bière bien méritée après un lever aux aurores, trois heures de siestes et une randonnée urbaine. Perdu dans les ruelles, en évitant consciencieusement les églises et les queues devant les musées. Pris quelques portraits de touristes, espèce grouillante dans le coin.

Auberge de jeunesse vraiment moisie hier à Pise. Loin du centre et près du cimetière, de la casse auto et du dépôt ferroviaire. Accueil épuisant par une bimbo écervelée qui chante (faux) dans son bureau, chambre à l’abri du moindre souffle d’air et meutes de moustiques toute la nuit. Quant à cinq heures du mat les deux espagnoles sont rentrées de boite pour se vautrer bruyamment sur leurs paillasses, j’ai jeté l’éponge, fait mon paquetage et suis parti sans signer le livre d’or.
Repas hier soir sur cette placette fermée découverte par hasard. Dernier lieu un peu sauvage où l’on peut aussi déguster quelques raviolis sous les arcades. Croisé à ma table un prof du coin en agriculture, deux portugais et un sud-africain en ballade.

Firenze donc. Sentiments ambivalents pour cette ville. J’y planterais bien quelques arbres mais ce serait la trahir. Sans doute plus attiré pas ses faubourgs et leur vie étonnamment normale… Retour aux écrits de Naghib Mahfouz.

Repas sous quelque arcades encore. Excellent. Certainement important de ne pas voir le ciel pour bien manger.

 

18.07

Un vent un peu fou ce matin, étrange variété de mistral mal orientée. Ça perturbe les touristes qui tiennent mal en ligne derrière les parapluies des guides nécessairement fermés. Je décide de marcher face au vent, pour éviter la foule sans doute tassée dans le coin opposé de la ville.

Passage par la cathédrale. Petit quart d’heure d’attente et cinq minutes de visite. C’est fait. Devant les Offices, je renonce face à la queue. On verra demain, envie de voir des oliviers. Toujours face au vent je traverse le fleuve en faisant un détour pour éviter le Ponte Veccio. Je passerais bien quelques années ici. Charmante serveuse d’ailleurs. Disons quelques années à cette terrasse alors.

Monté la colline sous le cagnard pour voir le jardin des roses. Fermé. Au loin les nuages s’accumoncèlent, mais le vent se maintient et nous protège. Cinq policiers de la municipale embarquent prestement dans leur véhicule, une Fiat sans doute dessinée par un transfuge de chez Danone. Les amortisseurs accusent durement le coup.
Entré quelques minutes dans l’église pour m’abriter du vent. Attention, déjà la deuxième aujourd’hui. Un cimetière a ses côtés, aux allées bordées de cyprès pas de Florence. Quelques oliviers taillés en couronne aux olives déjà bien grosses pour la saison. Un groupe d’anglais perché sur un banc au soleil. Inconscients.

 

19.07

Café de la Galerie des Offices. Un peu du mal à me remettre du Chianti d’hier. Plus de trois euros le café, j’ai parfois l’impression de contribuer de façon non négligeable au PIB italien.
Plus étonné que déçu en sortant des Offices. Bien vérifié avant de passer la porte de sortie que je n’avais pas oublié un étage en regardant le plan d’évacuation. Moi qui pensai y passer la journée. Muséographie plus que limite, légendes partiellement traduites, lumières pourries… Oui, déçu en fait, surtout pour 14 €, sans conso. Bien compris par contre la révolution introduite par les sms pour la profession de gardien de musée. Attendre la fin de la réhab sponsorisée par Benetton pour repasser.

Laverie automatique. Pas mieux ici qu’ailleurs.

Parti en bus cet aprem. Envie de voir la campagne. J’ai vu une zone commerciale à l’arrêt pour cause de dimanche, quelques autoroutes et un pont Bradley, ou Bailey je sais plus. Le bus s’échoue finalement sur le parking d’un petit supermarché. Deux asiatiques qui piaillent ensemble depuis le départ s’insurgent contre le chauffeur, un gars parle tout seul en se caressant la main. Et moi.

Donc arrêté un peu plus tard dans un bled, en suivant au hasard mes deux asiatiques. Évidemment elles allaient retrouver des amis du coin, pas visiter l’abbaye du coin comme je le pensais. En marchant un peu j’arrive à la retrouver, l’abbaye. Fermée bien sûr. Deux joyeux lurons dans la soixantaine gardent le parking vide. La discussion s’engage. Eux en italien, moi en français. On rentre finalement ensemble vers Firenze.

Je me retrouve dans cette pizzeria de l’autre côté de la ville conseillée par cet Antonio, de Napoli, croisé l’autre jour. Sympathique et pas si difficile à trouver finalement. Drôle de journée. Envie de reprendre la route.

Excellente cette pizza. Je sais pas combien ils sont à bosser là dedans. Deux ou trois divisions sans doute. Plus un gros qui en vaut bien trois qui sue devant le four à pizza. L’artiste.

 

21.07

Une journée à parcourir les routes du Chianti avec ce fabuleux scooter de loc. J’avais jamais vraiment conduit un scooter 125. Agréable, un peu l’impression de rouler en tongs. On sent bien les gravillons dans les virages, et c’est très autonome dans les virages.
Croisé un écureuil ce matin, quelques boites aux lettres aussi. Il faisait froid. Fait longuement la route en compagnie d’un semi-remorque. Bu une ribambelle de cafés, certains bons. Croisé quelques milliers d’oliviers, des centaines d’hectares de vigne à la pente aiguë. Des tilleuls aussi, nombreux. Une forêt de châtaigniers dans  un coin, et une peupleraie au fond d’un vallon qui devait bien avoir la cinquantaine. Un cyprès mort dans un virage, couleur chocolat. Quelques châteaux cachés entre deux plis de la colline. De vieilles granges belles comme des palais, des kilomètres de murets de pierre sèche.

Et de milliers de touristes.
L’impression qu’à chaque arrêt ils nous attendaient, mon fidèle destrier et moi. Marre des bobs et des casquettes, des T-shirt « I lova Pisa », des glaciers, des vendeurs de babioles et des marchands de fringues. Si demain un bus de touristes explose en Toscane, il ne faudra pas accuser les islamistes à tort.
Demain je pars m’enterrer dans un couvent ou je file à Livourne. Visiblement la ville a été rasée pendant la guerre, et il ne reste plus grand chose de visitable. Ca devrait limiter les risques.

A part les rez de chaussée commerciaux et les rues bondées, ces villes sont vraiment superbes. Sienne et ses petites rues en pente, toutes en courbe pour être bien sûr de se perdre. Une bière en fin de journée sur la Piazza del Campo, où se tient le Palio deux fois par ans.  Toujours pas trouvé de paire de godasse correcte.

J’ai oublié aussi ces dizaine de panneaux conseillant de prendre garde au verglas, j’y ai fait bien attention. Ces vielles aussi sur leurs bancs, à l’ombre toujours, en nombre pair bien souvent. Si ce constat se confirme, cela distinguerait radicalement l’Italie du reste du monde. On dit souvent qu’elles passent leur temps à médire sur les autres, mais je suis persuadé qu’elles s’en foutent des autres. Elles parlent d’elles sans doute, de leurs amours passés ou simplement rêvés.

 

22.07 – Volterra

Resto de merde ce soir. Bouffe touristique, serveuse qui fait la gueule, et la gamine de 18 mois d’à côté qui commence sa crise d’ado. Moi j’ai décidé de prendre mon temps.

Aperçu tout à l’heure au loin un incendie. Fumée blanche, signal de la fin selon le grand père. Pendant ce temps là, une des 30 ou 40 églises du village sonnait frénétiquement l’apéro.

Ça y est, la gamine gueule debout sur sa chaise, mais la serveuse a esquissé un sourire.

Visité Colle (à prononcer Colle, et pas Colle, comme me l’à aimablement précisé le chauffeur) entre deux bus. Charmant et pentu. Pas mauvaises ces pâtes finalement.

Trouvé mon couvent. En fait c’est un séminaire, je ne suis pas bien au fait de ces choses là. Tout est d’époque, sauf le jeune de l’accueil qui semble arrivé le matin même, et le mobilier de la chambre opportunément rafraichit dans les années 70.

Elle hurle maintenant « Ah pou ! Ah pou ! », et le père évacue finalement l’énergumène. Allez moi aussi je me casse.

 

23.07

Gare de Saline. Visiblement les derniers trains qui font le détour jusqu’ici ne le font plus que par politesse. J’imagine sans peine la teneur de l’évènement, le réception par le Maire et son Conseil, le vin d’honneur servit au bistro néo-mussolinien où le viens de boire un café, et le discours du conducteur devant le parterre des administrés. Mais bon pas prévu aujourd’hui, je dois prendre un bus de remplacement d’ici une heure.

Deuxième passage des carabinieri dans leur Alpha Roméo décorée comme une voiture de course. Ils s’arrêtent ce coup-ci et veulent savoir d’où je viens. C’est tout, mais ça occupe.

Bon, le bus n’a visiblement pas eu le courage de se lever ce matin. Bronzage de bord de route pour trouver une voiture pour descendre en stop. Charmante conductrice qui parle un peu trop avec les mains pour avoir une trajectoire assurée. Lâché à Cécina, une sorte de bretelle d’autoroute qui plonge vers la mer, bordée de quelques campings et de parkings encombrés de campings cars.

Sauté dans un train qui filait vers le nord.

 

24.07 – Rapallo

Dernier café longo et croissant opportunément gavé de crème.
Plus qu’à trouver un nouveau train qui me ramène vers la France.
Mais pas trop vite.

 

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Sun, 12 Apr 2009 23:44:00 -0700 "Droit du sol", Charles Manson http://www.dixit.net/droit-du-sol-charles-manson http://www.dixit.net/droit-du-sol-charles-manson

9782203019683
Alors que Mayotte vient de voter, sans trop savoir pourquoi, pour son accession au statut de département, Charles Manson sort cette imposante BD qui pose un regard à la fois acéré et bienveillant sur cette île. Des mots et des images justes sur les absurdités et les merveilles sur ce bout de terre tropicale.

Ça commence ainsi :

MAMOUDZOU (AFP) — Quatorze personnes ont péri et sept étaient toujours portées disparues vendredi soir, 24 heures après le naufrage, au large de Mayotte, d'une barque chargée de clandestins en provenance des Comores venus chercher fortune sur l'île française de l'Océan indien. Selon les témoignages des rescapés, le "kwassa", une barque de pêche traditionnelle, transportait 33 personnes, dont 7 enfants. Il a sans doute heurté un platier, c'est-à-dire un haut-fond de corail découvrant à marée basse. C'est un pêcheur qui a découvert le naufrage. Il a réussi à sauver huit personnes en les déposant sur une plage, avant de donner l'alerte à 01H05 locales vendredi. Le PC de l'action de l'Etat a aussitôt été activé pour suivre le déroulement des opérations. Toute la nuit, une vedette de la police de l'air et des frontières, une autre de la gendarmerie ainsi qu'un navire de la gendarmerie maritime ont participé aux recherches, renforcées par un ULM au lever du jour.Quatre naufragés supplémentaires ont ainsi pu être secourus. Un précédent naufrage de "kwassa", le 24 juillet, avait fait six morts et seize disparus à un kilomètre à peine des côtes.

A lire donc.

Casterman / 440 pages / 24 €

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Tue, 29 Apr 2008 23:48:00 -0700 Histoires, par Emmanuel Pourtal http://www.dixit.net/histoires-par-emmanuel-pourtal http://www.dixit.net/histoires-par-emmanuel-pourtal

Quand l’un de mes petits-fils me dit un beau jour “ Mais, Papé, cette histoire tu me l’as déjà raconté au moins trois fois”, je décidais de les écrire une par une, de les numéroter, de les mettre en liasse avec une page blanche entre chaque histoire sur laquelle je pourrais mentionner “Histoire racontée à Pierre, Marc ou Jean le…” Je pourrais même y ajouter une approbation, par exemple “A paru s’y intéresser, a ri ou souri poliment, bide complet, etc.” Je pourrais ainsi, après consultation des appréciations, soit supprimer purement et simplement cette histoire qui ne présente d’intérêt que pour moi-même, soit simplifier, soit en rajouter, soit enfin la transformer pour en faire une fiction, un conte, un roman sans aucun rapport avec la réalité. Mais tout de même en conservant une trame qui la relirait à l’histoire primitive. Décision importante qui me demanderait certainement un gros travail, mais qui stimulerai ma mémoire, naturellement faible, mais en raison de mon grand âge, normalement défaillante. 

Autre avantage qui m’apparut plus récemment, un de mes petits-fils vient de se découvrir une vocation d’écriture. Il vient à vingt ans, en même temps qu’une licence de lettre, de s’attaquer à la mise en forme de son premier roman. Je pourrai lui léguer ce recueil d’histoires (si j’ai le temps de le confectionner). Il pourra peut-être en tirer quelque inspiration. Il m’a été raconté que de nombreux écrivains se trouvent parfois muets devant une page blanche “mais qu’est-ce que je pourrais bien raconter aujourd’hui ?” Une relecture de l’histoire 47 lui permettra peut-être de refaire partir la machine de son imagination, de son inspiration. L’inspiration, m’a-t-on dit, provient aussi bien d’une fleur dans un champ ou d’un fait divers du journal du matin, ou de la lecture d’un confrère. Pourquoi pas l’histoire n°47 !

Mais par où commencer ? Des histoires racontées me concernant, s’étendent sur trois quarts de siècles, depuis l’âge de 5 ou 6 ans. Les histoires antérieures ne peuvent être que des histoires de seconde main. Or donc, il y a toutes les histoires de prime jeunesse, qui sont sûrement des histoires de vacances dans divers lieux de la grande banlieue marseillaise. Peu d’histoires de classe. Je ne me suis jamais beaucoup passionné pour les “ études “. Quelques histoires de bons chahuts mais peu de savoureuses découvertes intellectuelles. Des découvertes de lieux d’aventure avec les scouts des histoires collectives familiales : avec six frères et sœurs, il se passe pas mal de choses. Et puis des histoires d’étudiants pendants trois ans à la faculté de droit à Aix. C’était la belle époque d’avant-guerre où les 1000 ou 2000 étudiants faisaient la loi dans la petite, très petite (alors) cité provençale. Le service militaire à Valence, Versailles (école des chars) et Verdun (511e). Et puis la “drôle de guerre” et les 48h de la “plus drôle de guerre”. Pour conclure 18 mois en captivité dans une morne plaine du Nord de l’Allemagne. Des histoires d’occupation, de bombardement, de libération de ballottements politiques, etc, etc. Des histoires professionnelles, assez diverses, puisque je fus successivement administrateur d’immeubles, paysan-éleveur et enfin expert immobilier près les tribunaux. Des histoires encore d’une expérience de “retour à la terre” et du retour à Aix. Vingt-cinq ans d’expertise immobilière et de direction d’une société HLM. Les cinquante ans de “vie conjugale”, sont évidemment émaillés d’histoires, mais elles ne regardent que nous deux.

Pour des raisons de santé, j’avais fait un “retour à la terre”. Dans la banlieue aixoise, nous avions installé deux poulaillers et 300 poules pondeuses. Le terrain de deux hectares, pour moitié une vigne, pour 1/3 oliviers, le reste en prairie, jardin potager et fruitier. À l’époque, en 1949, on pouvait vivre petitement mais agréablement, avec pas mal d’huile de coude et de bonne volonté, sur un si petit espace agricole. “Ca” dura 7 ans. Puis vint l’année tragique (pour les agriculteurs) 1956. Du début février à la fin du mois, le thermomètre descendit au-dessous de 0° (10-15°). Le bilan : une centaine d’oliviers, la moitié de la vigne les figuiers furent gelés. Un vrai paysage de bombardement. Les 300 poules pondeuses disparurent en 48 heures victimes de la peste aviaire véhiculée par le canal du Verdon où certains paysans (peu scrupuleux c’est le moins que l’on puisse dire) jetèrent leurs poules contaminées. Un massacre dans la région aixoise. S’ajoutait une épidémie de myxomatose qui ravagea les clapiers. Il était nécessaire, pour recommencer à zéro, de disposer d’importants capitaux dont je ne disposais pas. Je me mis donc “en recherche d’emplois”. Recevant une amie juge au tribunal d’Aix, je lui fais part de mon souci : “Nous manquons à Aix d’experts immobiliers. Vous avez une licence en droit, vous avez exercé à Marseille pendant 7 ans le métier d’administrateur d’immeubles, vous être le type d’homme.”

Le titre d’expert immobilier recouvre tout une série d’activités diverses. L’architecte est un expert immobilier qui peut déterminer les prix de construction, les erreurs commises lors de diverses étapes de la construction, les coûts de reconstruction, les conséquences d’un séisme ou d’une inondation, etc, etc. 
Le géomètre expert est souvent appelé pour les problèmes de mitoyenneté, l’assiette d’une expropriation, l’établissement d’un cadastre, les demandes de permis de construire. L’expert agricole doit donner son avis sur les innombrables litiges concernant les loyers, les partages, les valeurs des terres agricoles et du cheptel. Le code rural constitue un domaine très complexe et très mouvant. Hors agricole, construction et implantation sur le terrain, il reste de vastes domaines où l’avis de l’expert immobilier peut être utile au juge qui rarement se déplace sur le terrain. Comment déterminer la valeur d’un immeuble, de loyers commerciaux ou d’habitation, la valeur d’un fond de commerce ? Comment partager des immeubles lors d’un divorce ou d’une succession ? L’inspecteur des Domaines, expert immobilier lui-même, donne l’avis de l’expropriant, l’expert immobilier donnera l’avis de l’exproprié. Au Juge de concilier, de dire ou d’appliquer la Loi. Dur métier ! L’expert immobilier désigné par le juge deviendra son œil et son oreille hors la salle du prétoire. Les avocats sont chargés de démolir le rapport d’expertise, ou de demander son entérinement. Ils n’aiment pas la “ conciliation “ qui arrête procès, plaidoiries et honoraires. On les comprend, mais ce serait tellement plus simple et plus rapide.

De ce métier d’expert immobilier exercé pendant 25 ans, il reste quelques histoires plus ou moins drôles que j’aime raconter à mes enfants ou mes petits-enfants, à des amis ou des voisins. Mais l’âge venant, enfants, amis ou voisins écoutent poliment mes redites. Par contre les petits-enfants sont plus difficiles : “Mais Papé celle-là tu nous l’a déjà raconté” Et oui on devient vite “repepiare”. Alors j’ai décidé d’établir des fiches sur les histoires les plus marquantes et de les numéroter. Mes petits-enfants auront une copie de ces fiches. Et s’ils ont envie de s’en faire raconter “une” il suffira qu’ils m’indiquent le numéro. Ce ne seront plus que des redites volontaires.

Emmanuel Pourtal

Télécharger le recueil d'histoires :

HistoiresEmmanuelPourtal.pdf Download this file
 

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Tue, 26 Jun 2007 20:54:00 -0700 Mistral et Brise de mer http://www.dixit.net/mistral-et-brise-de-mer http://www.dixit.net/mistral-et-brise-de-mer
Un conte d'Emmanuel Pourtal

Brise de Mer et Mistral étaient deux cousins de la grande famille des Vents. Brise de Mer arrivait toujours du Château d’If ou du Frioul, deux îles au large de Marseille. Mistral arrivait de Valence, survolait le Rhône et en Avignon, s’engouffrait dans la vallée de la Durance. Et tous deux se rencontraient en Aix. Brise de Mer était petite, douce mais têtue. Mistral était très grand, très coléreux, mais ses colères s’arrêtaient toujours le soir, car Mistral était très « dormiasse » et il lui fallait plus de douze heures de sommeil pour refaire ses forces et même le matin il mettait un gros bout de temps pour retrouver toutes sa colères. Brise de Mer avait bien essayé de discuter avec Mistral, pour le sermonner et lui conseiller de se calmer, mais Mistral parlait tellement fort et faisait tellement de gestes que Brise de Mer, qui n’était pas belliqueuse, haussait les épaules et retournait tranquillement chez elle.

Un jour, deux jours, trois jours… neuf jours, Brise de Mer avait essayé de calmer son méchant cousin. Mais neuf fois elle était revenue dans ses îles, découragée. Les gens d’Aix, énervés par le Mistral, avaient envoyé une délégation à Brise de Mer, la suppliant de revenir chez eux. Mais Brise de Mer leur avait dit « Qu’est-ce que vous voulez, braves gens, j’essaie bien de discuter avec mon cousin Mistral, mais il n’écoute rien et ne veut rien comprendre. Il crie, il gesticule, il me fatigue. » « J’essaierai encore demain et puis c’est fini, je reste chez moi. »

Le lendemain Brise de Mer se leva de très bonne heure, se rendit à Aix, s’installa sur tout le Pays d’Aix de Banon à Venelles et attendit. Mistral qui commençait à être très fatigué de ses neufs jours de colère, arriva très tard à Salon, mal réveillé. Brise de Mer, très calmement mais d’un ton ferme, lui dit : « Cousin Mistral, aujourd’hui tu m’écouteras. Les gens d’Aix en ont assez de tes colères. Ils voudraient bien que tu retournes chez toi pour te reposer. D’ailleurs, je trouve que tu as mauvaise mine et, à mon avis, tu dois couver une méchante grippe. » Mistral se regarda dans une glace et se trouva les yeux gonflés, le teint gris et en tirant la langue la trouva bien blanche. Il remercia sa cousine Brise de Mer et s’en retourna, très las, dans ses rochers de bord du Rhône. Il se rendormit et Brise de Mer put revenir tous les jours se promener tranquillement sur le Pays d’Aix qu’elle aime tant.

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Mon, 04 Dec 2006 23:10:00 -0800 Mon voisin est un artiste http://www.dixit.net/mon-voisin-est-un-artiste http://www.dixit.net/mon-voisin-est-un-artiste

Il faudrait que j’écrive un jour une nouvelle avec mon voisin mauricien comme héros. Non un roman même. Un moustachu au ventre aussi large que son sourire, toujours à traîner autour de son pickup à la vitre obstruée par un sac poubelle noir. Un jour je le déniche au bord d’un cimetière à faire des trous à la pioche avec ses maçons, juste à l’endroit où je suis sensé refaire un bout de route, un parking, de l’éclairage et quelques aménagements pour faire bien. Il va faire une clôture. Évidemment je ne suis pas au courant, il bosse pour la Mairie et moi pour l’Equipement en contact avec le Conseil Général, tout ce petit monde se voit au moins tous les deux jours, joue au foot ensemble, se marie, voire plus, mais impossible de se tenir au courant. Bon.

Petit à petit ça pousse, un petit muret d’abord, assez costaud pour résister simultanément à un cyclone, un tremblement de terre et au crash d’un avion de combat plein de pétards chirurgicaux. Les locataires du cimetière doivent se sentir rassurés. Le soir, on en discute. On se comprend pas forcément mais ça ne gâche rien. Il y a quelques jours il m’attendait impatiemment. Oui j’avais vu son œuvre, trois arches de béton dressées dans la journée, pas une identique, toutes trois aussi jolies que peuvent l’être des blocs de béton armé fusant vers un ciel nuageux. Et puis il y a eu les balustres. De jolies balustres de béton de style arabo-rococo, du très rare ici, tellement rare que depuis que son fournisseur est en tôle pour des arnaques quelconques il sait plus comment finir sa funèbre muraille. C’est là que le bougre commence à sacrément me plaire, car il est démerdard en plus. Il récupère de la résine à bateaux, fait un moule, puis sept autres, colle un gars modérément déclaré devant qui lui produit huit balustres par jour, et chope un autre chantier en attendant d’avoir un petit capital de 400 balustres dans son jardinet pour finir son chantier. Chapeau. En plus il est rassurant, il va rajouter un petit chaînage de béton bien armé au dessus de tout ça histoire que ça passe les siècles sans soucis, et me promet d’achever son œuvre par un barbouillage général en blanc. Avec un touche de vert sur les arcades. Ça va péter.

Ah oui, et hier il me voit sortir de chez moi chargé par des pagaies alors que la tempête fait rage. Il intervient promptement et m’interdit de sortir en mer pour vérifier l’amarrage du bateau : il ne veut pas « perdre un ami ».

Merci l’artiste.

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Tue, 21 Nov 2006 23:11:00 -0800 Retour à Moroni http://www.dixit.net/retour-a-moroni http://www.dixit.net/retour-a-moroni

13.11.2006

Anjouan. Quinze minutes d’arrêt. L’aérogare a commencé à se refaire une beauté depuis mon dernier passage. Même nonchalance en bord de piste, chantier langoureux, uniformes variés et bruissement des conversations à l’ombre. L’équipage attend tranquillement la chargement sous l’aile du petit coucou de Comores Aviation.

Une belle dame à poids bleus nous accueille à l’aéroport de Moroni en slalomant entre les diverses formalités d’arrivée. Le taxi providentiel qui devait nous attendre a manifestement oublié d’apparaître. Attente et discussions avec vue sur le parking paysager, vide. Performances olympique à Atlanta, commerciales à Maurice, fort sympathique cette météorologue.

L’attente c’est le voyage, ou bien l’inverse. Moroni et ses habits du soir, à l’heure ou les commerçants plient boutique, mêlant le chant des cadenas à celui des mosquées qui font salle comble. A côté de cette jolie placette, le “cybercafé de l’île” et la “boucherie de l’île” font local commun.

14.11.2006

Bref passage à l’immigration pour une histoire de visas. On y laisse quelques francs comoriens et deux passeports. Menues emplettes et retour chez Nassib, café arabisant où il fait décidément bon de regarder la vie qui s’écoule. Hopital de Moroni. Une entrée qui tend au magnifique dans un style qui penchant vers le mauresque, et qui cache bien mal l’enfilade de bâtiments décrépis qui tient lieux d’hôpital. Personnel accueillant et concerné, moyens et locaux médiocres. Euphémisme. Ambiance calme, sereine. Une femme passe, inerte, allongée sur un brancard poussé par quelques soignants. Ismaël, en seconde année de son cursus d’infirmier d’état, en a encore deux à tirer. Peu de moyens ici, il confirme, peu de médecins aussi. Quelques gars envoyés par la coopération chinoise, qui s’est aussi fendue de locaux flambant neuf pour la néonat ou les urgences. Coopération chinoise ou peut être japonaise, ou alors celle des Emirats. Enfin pas la coop française en tout cas.

15.11.2006

Quatre heures du mat, réveil rugueux. Si tôt et pourtant le ciel de Moroni encore si sombre s’emplit de la joyeuse cacophonie de l’appel à la prière de dizaines de mosquées. Notre guide à beau répondre au nom de “Chauffeur”, il n’a pas de bagnole. C’est donc un Maalesh encore ému par le rhum de la veille qui prend le volant, direction le Karthala. J’ouvre la marche en silence, notre guide, lui, la ferme. Tellement de toiles d’araignées à travers de ce sentier que j’ai l’impression d’être un bâtonnet de barbe à papa. Sept heures et démis et deux milles mètres des dénivelé plus tard (légèrement arrondis) on débarque sur la lune sans véhicule spatial ni porteur. Le cratère est remplis de cendres qui font un bruit de corn flakes sous nos godillots. L’ascension a été l’occasion de confirmer les dires d’un explorateur revenu récemment de ces contrées, signalant la présence de meutes de vaches enragées mangeuses d’hommes, par l’observation d’indices materiels frais et encore fumants.

16.11.2006

Une roussette détrempée est en train de s’enfiler consciencieusement une mangue pas mure dans ce grand arbre en face de chez Maalesh. Dois-je intervenir ? Bien ici. Très bien. Etrange. Le panneau tout neuf rappelant au dessus du port à qui l’aurait oublié que l’île de Mayotte appartient aux Comores a été démonté. Juste le jour de l’arrivée d’un bateau de la Marine française. Etonnant. Il se met à pleuvoir violemment. Trempé malgré la protection d’un petit bout de tôle dans le médina. Quelques gouttes de pluies récupérées pour mettre un peu de couleur à mes dessins. Pas bien satisfait, mais les gosses qui s’arrêtent pour regarder aiment bien.

17.11.2006

On reprend la route avec des passeports équipés de tampons tout neufs. Cap au nord, temps nuageux. Maalesh vient de nous démontrer avec discrétion ce qu’est véritablement l’hospitalité, un fois de plus. Maaludja, déjà. Ciel bleu, mer turquoise, sable blanc et cocotiers inclinés selon l’angle adéquat. Bien. Une angoisse cependant : il n’est pas certain que nous arrivions a avoir des langoustes pour le dîner de ce soir.

18.11.2006

Il pleut, un peu. Julie peste. Trop froid, mal dormi et impossible de se baigner. J’envisage de m’en plaindre à la direction. Toujours pas de nouvelles des primaires du PS. Dignes, oui, c’est ça, dignes. Et beaux aussi. Allée de badamiers en bord de plage, superbe petite mosquée et marché couvert de Mitsamiouli. Taxi borousse pour M’Béni, petit arrêt pour attendre un passager largué quelques minutes avant pour éviter d’être taxés pour surchage au passage du barrage de police. A M’Béni, superbe allée ombragée par des M’Véri de 7 à 8 mètres. On grimpe dans un J5 en état poyen pour boucler sur Moroni. Notre véhicule est affrété par un jeune pilote de rallyes qui conduit globalement comme un con. Une fausse feuille d’érable en carton pendouille au rétro, je préférerai un verset du coran pour l’occasion. La route est en sale état, avec ses nids de poule qui fleurissent tout au long du trajet, elle risque de retourner à l’état de piste d’ici la fin de la saison des pluies. Les villages traversés voient fleurir un peu partout de nouvelles mosquées, immenses monuments édifiés à la gloire de Dieu et des bailleurs du Golfe. L’île semble en chantier ou en ruine, c’est selon, avec ces parpaings impudiques qui s’exhibent, nus, partout dans les villages. Erreur d’aiguillage ou acte manqué, on se retrouve dans un 4 étoiles, le plus réputé de l’île. Même si dans le détail ça laisse évidemment à désirer pour ce standing, ne crachons pas dans la soupe, la douche chaude est bien agréable.

19.11.2006

Alpagué juste après mon café par un gros black trapu aux airs de barbouze déguisé en homme d’affaires dans son costard trop grand. Il dit me connaître et c’est bien possible, et confirme mon premier sentiment : il fait partie de la garde rapprochée du président. Il aimerai bien que je lui déniche un holster pour planquer son pétard sous sa veste, je le rembarre très poliment. On quitte l’hôtel encadrés d’une haie d’honneur de portes flingues, suivis de près par un prince koweitien en goguette dans le quartier. Taxi pour Dzahadjou. Ali Hamed, qui dirige notre équipage, s’est fait usurper sa nationalité française au temps où il était “gavroche”. Né de mère malgache et de père comorien avant les indépendances, mais mal informé par le consulat, il n’a pas fait les démarches nécessaires à l’époque. On file vers le sud en discutant de Sohili, un des leaders post-indépendance assassiné un peu précocement, qu’il compare à Charlemagne. Pourquoi pas. Quelques heures dans la famille de Chakila, magnifique dialogue de sourd avec sa grand mère volubile, puis je retrouve par hasard Ali et son taxi pour un retour rapide. A la radio, un zouk endiablé appèle à la fin de l’occupation française de Mayotte et à son retour dans le giron Comorien. Un peu après le rond-point Caltex une échoppe rappelle sur sa large enseigne “le gout étrange de nos désirs”. Fermée. Je laisse mon esprit divaguer sur son improbable contenu. Pas mal d’annonces pour des postes en ONG en ce moment, il y en a un pour le projet “développement des capacités des OCBS et promotion du volontariat en tant que modèle d’implication des communautés villageoises pour la réalisation des OMDS”. Sans doute un poste de traducteur. RFI en grève, toujours pas de nouvelles du PS. Le sac est prêt, plein de ce je ne sais quoi de plus. Ca pue le départ. Un peu court, il me faudrait juste quelques mois de plus ici. Dernier coucher de soleil sur Moroni. Concert puis repas avec Nawal et son groupe. Beau. Allongés sur le carrelage frais de sa terrasse, on devise tranquillement avec Maalesh sur le devenir de l’archipel, l’avidence de l’unité culturelle, le fossé du développement et le jeu douteux de la France.

20/11/2006

Retrouvailles avec notre charmante météorologue, petite visite et dernière discussion politique avant de retrouver l’apathie du débat mahorais. A l’embarquement tapis rouge, plus pour le président Sambi que pour nous vraisemblablement. Passage de la douane française aussi cordial qu’un interrogatoire de la police militaire d’un quelconque république bananière. A la sortie une grosse dame dort allongée sous un panneau “Karibou maoré”. Dialogue entre le chauffeur blanc du taxi et son passager maohrais.

Le client : vous venez d’où ?

Le chauffeur : de Cannes.

Le client : ah oui en bretagne ! (…)

Le client : et vous savez jouer à la pétanque alors ?

Le chauffeur : évidemment, j’ai fais cinq ans d’armée moi !

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Thu, 20 Apr 2006 09:33:00 -0700 à Moroni http://www.dixit.net/a-moroni http://www.dixit.net/a-moroni

15/04/2006

Pamandzi. L’aéroport s’estompe sous le voile de pluie qui l’enserre. Les badamiers cèdent sous les bourrasques. Les sacs sont en soute, l’avion attend une hypothétique accalmie pour prendre son élan. J’attends au sec en regardant la pluie tomber.

Quelques heures sur un banc. Vingt minutes enfermés dans un bus pour faire cinquante mètres, mais le départ à l’air imminent. J’ai faim.

 

Et non. Un petit quart d’heure de plus coincés dans ce bus hors de propos au pieds de l’avion, et on repart. On laisse en plan l’équipage sur place. Ils ont l’air franchement désespérés.

Retour en salle d’attente. Je récupère une carte d’embarquement au nom de Cannelle. Charmant. Il paraît qu’il pleut aussi à Anjouan. L’orage aurait donc passé la frontière sans intervention de la PAF, étonnant.

C’est reparti. La même en mieux, je rentre peu à peu dans la peau de Cannelle P., et on embarque. Enfin, on embarque dans le bus.

Sympa ce coucou à hélices. Occasion en bon état général, fauteuils en simili cuir, et contrôle technique OK. Enfin j’espère.

Pas fini de survoler le lagon que déjà le repas arrive. Un bonbon. Rouge. Ça va sûrement aller bien mieux. Pas le temps de le finir qu’on amorce la descente.

Anjouan . Son aéroport en ruine et ses montagnes vertes aux orteils qui trempent dans l’Océan Indien. Quelques gars sur le toit, des tonnes de gravats et des rideaux fermés à la tour de contrôle. Notre avion repart sur Mayotte chercher sa cargaison de clandestins qui ont gagné un retour gratuit à la loterie sarkosienne. On attend qu’il veuille bien repasser dans le coin pour filer sur Moroni.

Un vieux zinc rutilant – un dakota je crois – de l’armée Sud Af vient déposer quelques cartons, deux groupes électrogènes et une poignée d’encravatés. Ils sont chargés surveiller les élections et de mettre un peu d’ambiance sur ce tarmac morose.

Des hommes jeunes, surtout, quelques femmes et des enfants, aussi. Sans bagages, un papier à la main et un sourire aux lèvres. Plaisir d’un retour imprévu parmi les siens, soulagement de sortir des tenailles de la chaîne logistique de la PAF ?

Des urnes transparentes attendent patiemment le grand jour. C’est pour demain. J’ai faim. Les urnes partent en hélico, le président arrive en berline.

 

16/04

« Sarah market, et vos courses sont faites ! »

Petit dej chez Nassib, presse locale et oranges pressées. Tranquille.

« Magasin Gard du Nord »

Moroni. Impossible de se perdre vraiment dans cette Médina. Mais très envie d’y perdre du temps. Déjà mal au bide à cause de l’anti palu. Et pas encore croisé un moustique un tant soit peu crédible.

« Service coup bas, alimentation générale et d’ivers articles »

Zouma, 9-10 ans, sur le quai : « je dois aller à Mayotte parce qu’il n’y a pas de souffrance. À Mayotte on trouve à manger, ici on ne trouve pas… »

Un vraquier abandonne quelques milliers de sacs de ciment sur l’île. Sacs importés d’Inde, ornés d’une tête de lion : « The King of the Concrete Jungle ». Une noria de vieux boutres en bois viennent récupérer tant bien que mal les sacs pour les porter à terre. Monstre d’acier et frêle multitude.

 

17/04

Quelques fringues sur un peu plus de cintres, deux coffres-forts en ruine, des liasses de billets multicolores et un vieux djiboutien souriant et minuscule dans sa chemise blanche. Djibouti store, change et divers commerce.

Hier, soirée électorale chez Nassib. TF1 en fond sonore, c’est encore son meilleur usage, et les portables qui donnent les dernières nouvelles du premier tour d’Anjouan. Selon des sources bien informées, journée à peu près calme et large avance de Sambi, dit l’Ayatollah.

Ma voisine de gauche dans le minibus se tape une bonne moitié de mon sac sur ses genoux. Mon voisin de droite, lui, dort affalé sur mon épaule. Tiens, on vient de crever. Le chauffeur règle vite fait ce petit détail et s’essuie le visage transpirant avec son chiffon plein de cambouis. On parle un peu politique sur le bord de la route. Sambi à l’air de recueillir tous les suffrages, au moins pour l’échantillon représentatif constitué des occupants de ce bus. Livre Saint contre livret d’épargne…

Mitsamiouli. Le Galawa. Le sable blanc fait la course avec les coulées de roche volcanique noire pour atteindre le premier les eaux claires de l’océan. Quelques palmiers observent ce manège avec retenue. Et cet immense hôtel de luxe qui fait silence. Lui aussi attend un nouveau président. Impatiemment. Un peu plus loin une traînée de bungalows à deux tongs de la plage. Personnel aussi pléthorique que souriant, douche, clim et assainissement autonome aux normes. Locales. Et toujours pas d’autre estivant perdu dans le quartier.

Pas si fermé que ça cet hôtel de luxe. Les gardiens qui hantent le manoir viennent de me proposer une suite tout confort à un prix défiant toute concurrence. La prochaine fois.

Toujours personne dans la salle à manger. Juste une bougie solitaire intimidée par la nuit. Pas de nouvelle du groupe électrogène, encore moins du repas. J’ai faim moi. Prêt à manger à la frontale s’il le faut.

 

18/04

L’eau à 33 degrés et la bière fraîche. À temps plein ça doit être chiant le paradis.

Marche couvert de Mitsamiouli. Sur les étals quelques femmes allongées, des tranches de thon et des milliers de mouches.

Ikoni, à l’heure de la prière. Deux petites mosquées à l’ombre d’une troisième, immense et magnifique. Chantier démesuré au cœur du petit village. Chantier à l’arrêt, les ouvriers attendent une paie qui se laisse désirer. Pas un mais deux minarets, tout confort, avec vue sur la mer. L’un est d’un jaune brillant, l’autre est encore hérissé d’échafaudages de bois. Quelques échanges adossés contre un mur avec les vieux du village. Sourires et calme.

Empli de sérénité dans cette maison. Quelques airs de gratte et le bruit des jouets des gosses. « Choisir un homme qui mentira à Dieu, pas un qui mentira aux hommes. » Musique et paroles de paix chez Maalesh, de rage aussi.

 

19/04

Odeurs de petit matin ce matin. Le soleil n’est pas encore levé que déjà je marche, sac à dos au dos, vers le port pour attraper un taxi. La mer est comme une langue blanche qui pénètre la vieille ville. J’en fais un peu trop ce matin… Nassib est encore fermé, ce qui ne m’empêche pas d’avoir faim.

Petit café en vitesse et cap sur volo-volo. Le marché se réveille doucement, mais il a quand même pris une belle avance sur moi. Les petites affichettes photocopiées du prédicateur commencent à fleurir. Le profil du bonhomme en inquiètera plus d’un en occident. Dommage qu’une bonne moitié du monde ne comprenne décidément rien à l’autre.

Pas de sucre pour mon café à l’aéroport. Pour me rendre la monnaie la serveuse vite le contenu d’une boîte de sucettes sur le comptoir, récupère quelques pièces puis les lave avant de me les tendre.

Il y a une vraie forme de sincérité ici. Mayotte en vrai.

Pamandzi, puis la barge, à nouveau… Fin du voyage ?

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Mon, 13 Feb 2006 22:26:00 -0800 Nuit noire http://www.dixit.net/nuit-noire http://www.dixit.net/nuit-noire

D’un bout à l’autre du continent, elle s’étire la nuit africaine.

Sombre et accueillante, comme cette ruelle faiblement éclairée par quelques lampadaires timides, quelques enseignes modestes. Les feux d’une voiture éclairent péniblement la poussière moite qui brouille la vue, adoucit l’image.

Et ces ombres. Noires encore, assises à l’entrée des maisons, courant dans la rue.

Et ces bruits. Ces bruits surtout qui ne sont qu’à la Nuit Noire. Ces cris, ces paroles, ces chants. Un transistor qui s’emmerde à parler de foot, les coups sourds d’un marteau qui se reposerait bien, une télé solitaire qui gémit doucement, et toutes ces voix qui fusent dans la chaleur, qui pénètrent si profondément les corps.

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Wed, 28 Dec 2005 10:35:00 -0800 Mada, premiers pas http://www.dixit.net/mada-premiers-pas http://www.dixit.net/mada-premiers-pas

Avertissement : Certains passages sont inspirés de faits réels

28/12/2005

Le temps de traverser le tarmac sous un soleil de plomb, de passer une douane bordélique à souhait et la pluie s’abat en torrents sur le petit aéroport de Nosy Be. On attend que ça passe avec un taximan loquace. Il ne gueulait pas plus fort que les autres lors de l’émeute de sortie, il est juste équipé d’une 305. Excellent choix. Étrange comme mes voyages ont tendance à débuter par du goudron chaud et une banquette défoncée de 305. Souvenirs de Ouagadougou.

 Hôtel des plus corrects, excellent repas et sieste. Tiens, ça aussi c’est une constante. Et Lieve Joris qui m’accompagne encore. Elle dit bien les doutes qui assaillent le voyageur le plus aguerri lors de ses premiers pas sur une terre inconnue. Ça dure bien un quart d’heure ici. Envie de ralentir mon pas, de me perdre dans ces rues, déjà.

 

29/12

Quitté l’île au matin – pas au petit matin – sans même jeter un œil à ses plages que l’on dit magnifiques, sans même y penser. Une coque surmotorisée entre deux rafiots rouillés, et on file vers la Grande Ile. Quelques barques de bois aux voiles carrées, des villages de palmier accrochés au-dessus des flots. Taxi collectif. Trois devant, cinq derrière, et trois dans le coffre. Entassé dans le coffre contre ma voisine. Jolie voisine. Un minibus de plus vers Diégo Suarez. Diégo, l’impression que cette ville m’attend. Ou l’inverse. Un chauffeur, italien sans doute, gueulant à l’arrêt, hurlant sur la route. Le paysage défile pendant des heures. Plateaux plantés d’arbres du voyageur, d’eucalyptus et de zébus… Arrêt aux stands dans un bled dont j’ai déjà oublié le nom. Un gosse me vend quelques madeleines, puis finalement m’offre celles qui lui restent. Sourires. Bien ici. Diégo s’avance.

 

30/12

Le petit hôtel se refait une beauté, mon thé en profite pour se parer d’une agréable odeur de peinture fraîche. Une calme frénésie a envahi le personnel pléthorique qui gratte tranquillement tout ce qui dépasse et le badigeonne de blanc, ou à l’occasion de jaune. Un chien ronfle sur le trottoir d’en face. À la banque, même ambiance effrénée. Seuls les brasseurs d’air s’agitent dans la tiédeur, mais à tourner continuellement en rond, ils ne vont pas bien loin.

Diégo m’enfonce dans sa torpeur. Les avenues au bitume écorné sont si désertes qu’elles en paraissent immenses, troublées parfois par quelques 4L jaunes qui sillonnent la rue en jouant au taxi. Elle paraît vide cette ville, vidée plutôt, comme si tout le monde avait soudainement fuit pour partir aux sports d’hiver. Peu de chances pourtant. Du passé colonial il ne reste que les murs, qui s’effritent tranquillement, et ce silence à peine troublé par les percus de ces jeunes qui attendent assis sur un trottoir, les joues gonflées de khat. Mais qui attendent quoi ?

L’hôpital bruisse des mots des femmes qui papotent dans la cour. Une bâtisse à la beauté passée, comme délaissée pas ses riches amants. Entre les blocs à moitié en ruine, une tour de béton tente péniblement de surgir. Magnifiques échafaudages de bois. Clocher de chapelle ou plus vraisemblablement citerne d’eau, qu’est-ce qui serait le plus utile ici ?

Je me faufile derrière une immonde barre de béton, inachevée pour moitié, squattée pour l’autre, et j’accède enfin à la mer. Quelques gars qui réparent des barques de bois, odeurs des peintures, des colles et des goudrons mêlées.

 

31/12

Jour de pluie. Une pluie continue, sans instant de répit. Sale temps pour la rando. Tant pis. Un vrai chemin de croix dans la boue glissante, emballé dans un imper jetable qui me donne l’étrange impression de me balader dans un sac poubelle avec un logo de la ville de Paris dans le dos. Lieve Joris parcourt Brazzaville rongée par la guerre, j’achète un magnifique imperméable jaune à un Indien. Les rues sont encore plus vides qu’hier, mais au marché la vie s’anime. Entre les flaques, les étals se protègent comme ils peuvent des torrents qui surgissent du ciel. Musiques, cris, sourires, la vie est là. Au fur et à mesure la ville se délite, abandon et misère. Et moi comme un con planté au milieu de la rue silencieuse dans mon discret imperméable.

L’avenue principale explose dans un joyeux feu d’artifice de klaxons et de phares. Un cortège de véhicules excités parade : 4L jaunes surchargées, camions surmontés de grappes de jeunes en furie, 4×4 rutilants rehaussés d’Indiens hurlant sur leurs toits. Le réveillon, minuit. Ici comme ailleurs.

 

1/01/2006

Les coups précédents sous la 4L étaient plus discrets. Là, les faits s’imposent : le pot est finalement tombé. Petit arrêt. Quelques coups lestes pour détacher ce qui reste et je me retrouve avec un pot d’échappement tiède sous les tongs. On repart sur la piste défoncée à fond de seconde, en faisant le bruit d’un avion de chasse. Un makis gambade joyeusement dans le bistrot. Il se pose sur le comptoir, fait mine d’admirer le paysage, se penche légèrement en avant et se gratte consciencieusement le cul sur le goulot d’une bouteille de sirop.

 

2/01

Arche rougeoyante des flamboyants au-dessus de la piste. Lumière chaude d’un soleil qui a finalement décidé d’aller se coucher. Perdu en brousse. Enfin non, je suis persuadé que c’est la bonne route, mais je commence à être de moins en moins crédible. Je commence même à avoir du mal à m’en convaincre. Un vieux passe et explose de rire quand on lui demande notre chemin. On est juste à côté. Enfin, de la première étape. Le bled est à 10-15 bornes et le jour peine vraiment à se maintenir. Un 4×4 de sauveurs modestement déguisés en touristes blancs passe opportunément. Bien 5 kilomètres de gagnés. Au goudron ils nous relâchent. Nuit noire et pluie battante. Quelques longues bornes plus loin c’est une 4L qui prend pitié. Un vazaha fourré au khat qui fait commerce de bijoux. Manière élégante de se présenter comme petit trafiquant de pierres précieuses. Tiens, le village, apparu par surprise. La coupure d’électricité du soir l’avait rendu bien discret…

Pas 20 ans, belle comme un cœur. Lui la quarantaine, gros et blanc. Ils se font chier au resto tous les deux, mais repartent quand même ensemble. Charmant. Lieve vient d’arriver à Kisangani.

 

3/01

Un peu serrés quand même. La tête et un bras qui prennent l’air par la fenêtre, une fesse tassée dans le cendrier de la portière. On n’est pourtant que quatre sur la banquette de cette 504, mais la dame en rouge compte double. La portière s’ouvre. Cinq maintenant. Franches rigolades.

Joffreville. Bienvenue au bled. Cases créoles aux peintures écaillées, aux tôles envahies par la rouille. Une grande avenue vide et inutile qui ne débouche sur rien, un immense bunker néo-kolkhozien perché sur les hauts, peuplé de fantômes. Fantômes d’une autre époque. Deux spécialités ici : les litchis et la pluie. C’est la pleine saison pour les deux.

 

4/01

Journée rando en compagnie d’une guide aussi obligatoire qu’agréable. Elle est équipée de petits souliers blancs, des ballerines aux semelles aussi adhérentes qu’une poêle Tefal. Ça promet d’être sportif. J’apprends que le fromager doit son nom à l’usage qui était fait de son bois : la confection de boîtes de camembert. Sans doute un des « aspects positifs de la colonisation.» 20-25 bornes au cœur d’une forêt plus si primaire que ça. Sentiers boueux sous les clameurs de hordes d’oiseaux qui imitent parfaitement des sonneries de téléphone portable. Magnifique.

15h30. En une heure, on a du faire 200m dans cette 504. Quelques gars s’excitent mollement sur le toit pour accrocher quelques centaines de kilos de bananes de façon à peu près cohérente. Et nos sacs.

Départ à neuf. Plus un bébé. Heureusement, les bananes, c’est comme les Marseillais les dimanches soir d’hiver : ça descend de la montagne pour rentrer à la ville. A la montée cette vieille ruine serait incapable de tirer tout ça. Drôle de bruit. Petit arrêt, juste le temps de revisser la roue qui était en train de se barrer. Le chauffeur enlève un écrou à l’avant pour le mettre à l’arrière, ça tiendra bien 10 km.

Non. Deux en fait. La roue arrière vient de crever. Tout le monde descend, sauf les bananes ; un biberon se prépare et on récupère quelques litchis. Impossible de trouver le cric. Il nous reste une demi bouteille d’eau et plusieurs années de bananes. Le soleil se couche, il en a marre et moi un peu aussi. Un siège se prépare.

Un cric tombe du ciel, en faisant quelques rebonds élégants sur le bitume. Sans doute un avion d’une low-cost en train de changer son train d’atterrissage. On repart avec deux écrous qui tiennent la roue de secours. Les deux autres n’avaient à l’évidence qu’une fonction esthétique. A fond dans le faux plat de la nationale, moteur éteint, on fait bien du 15 par instants.

19h. Diégo Suarez. 30 bornes en 4h30, c’est pas si mal.

 

5/01

Quelques tôles accrochées péniblement à des bouts de ruines, un terrain vague peuplé de minibus et de 404 bâchées : gare routière de Diégo Suarez. Doucement, très doucement le véhicule se peuple, la galerie se garnit. Presque dérangé par le démarrage. Barrage en sortie de ville. Des soldats tutsis. Non, je me trompe de roman. L’armée tout simplement. Agitation. Nouveau barrage. Troisième. Encore un ? Non, juste un arrêt en rase campagne. Trois gars nous rejoignent à pied. Pour tout dire on était parti un peu chargés – comme souvent – alors avant d’arriver au barrage des flics installé – comme d’habitude – dans le virage, le chauffeur a largué les passagers surnuméraires qui nous on rejoint – comme tout le monde – en coupant par la colline. Chauffeur ça doit être un boulot d’appoint pour lui, il doit être humoriste dans sa vraie vie. Quand ce minibus prévu pour 14 a accueilli son 27eme passager, un vieux tube est passé dans l’autoradio : « collés et serrés… »

 

6/01

Ça fait bientôt 300 km que nous avons entamé la traversée de cette putain de forêt. Un sentier mal foutu, qui sillonne entre les arbres, un truc sans fin. Les trois soldats katangais de l’escorte commencent à peine à se dérider. 15 ou 16 ans, pas plus, armés d’un fusil mitrailleur et de quelques grenades. Moi je suis équipé de mon jetable numérique Sony et de mon dangereux Opinel n°8 inox avec manche en olivier. Les steaks de zébu tremblent à son approche.

Un gars passe avec un T-shirt de Ben Laden en poussant son vélo. Sa fille le suit en tenant en laisse un bébé hippopotame de 200 kg avec une ficelle. Un jeune Allemand timidement gauchisant me gratte une clope. Le pisteur est outré, il pourrait en avoir. Je lui explique cette vieille tradition de collaboration franco-allemande qui remonte aux années 40.

Journées de marche harassantes, harcelés par les moustiques. J’ai peur du palu, alors j’ai casé huit ##caisses## canettes ?? de Tonic au fond de mon sac – pour la quinine – et deux bouteilles de gin pour aller avec.

Ces odeurs fortes, ces bruits profonds, cette lumière qui diffuse au travers des hautes cimes des arbres centenaires… je pourrais me rapprocher de l’esprit de la forêt si ce putain de pisteur ne passait pas son temps à faire des commentaires dès qu’on croise un lémurien ou une écrevisse. « Le cri du perroquet casse le silence de la forêt ». L’espoir soudain qu’il a un éclair de lucidité, mais il embraye immédiatement sur la vie et l’œuvre du perroquet noir. Edifiant.

On a beau faire des kilomètres, on a nos habitudes. Tous les soirs on boit un coup dans le même bistrot. La première fois, ça surprend un peu. Il faut traverser une parcelle éclairée du seul halo de la lampe de poche qui commence à peiner. Un gars rentre dans la case silencieuse et soudain tout s’illumine au chant du groupe électrogène. Un volet claque et trois gars manifestement en planque à l’intérieur apparaissent, en train d’astiquer des verres. Une bouteille surgit au milieu de la table et des clients sortent par magie de la pénombre. Tout autour, une vingtaine de gosses pour admirer le spectacle. En repartant je me retourne, pour vérifier que tout ne retombe pas subitement dans la nuit, pour m’assurer que les clients ne sont pas des figurants recrutés pour l’occasion.

Fin de rando. Affalé sur un banc au bord de la nationale dans ce bled sans eau ni électricité. De l’autre côté de la route, deux gars testent les sonneries de leurs téléphones. Lieve a quitté Kinshasa et je referme son livre. Au repas on finit les restes d’une vieille poule qui devait juste être en maternelle à l’époque coloniale. Nos amis allemands ont disparu, sans doute évacués par la Luftwaffe, personne pour finir les restes.

 

7/01

Retrouvailles avec le crooner italien de 120 kg qui fait chauffeur de minibus entre deux tournages de westerns spaghettis. Musique arabe et paysage qui défile sans se fatiguer. Bien ! Mais soudain mal du pays. Les larmes aux yeux. Retour de la musique malgache, souvent à forte teneur politique, inspirée par la misère dans laquelle est maintenu le pays par le système néocolonialiste entretenu par les multinationales. Le thème principal cette année a été le string : couleurs, textures, motifs…

Quatre à l’avant, sans compter le nounours du rétro, et quatre à l’arrière. La vieille 4L entre en piste pour 30 km de grand spectacle. La charmante voisine qui se colle à moi offre généreusement ses sourires. Le reste semble tarifé mais néanmoins très accessible.

Retour à l’hôtel. La nuit est déjà lourdement tombée. Au loin une clameur, des chants qui sonnent comme quelque chose de familier. Au bout de la rue une assemblée d’hommes, sous le halo d’une ampoule nue, qui chantent en cœur. Un daïra. Des hommes en cercles qui rythment la nuit de leurs seules voix, de tout leurs corps. Un même peuple comorien, les frontières n’ont plus de sens dans l’ailleurs, dans la foi. Une peuple uni et beau dans le rituel de cet islam doux, sans doute plus africain qu’arabe. Bien là avec mon petit bonnet sur la tête au cœur de la nuit sombre. Bien avec eux.

 

8/01

Accident pneumatique. Sur dénonciation des voisins un gars en fauteuil roulant marqué « propriété de la CPAM de Béziers » est immédiatement arrêté. Sommé de vider son sac il en sort une pompe à vélo et quelques outils. Tout le nécessaire pour réparer cette crevaison stupide. Le vélo est maintenu sur le dos malgré ses réticences, et démonté en moins de deux sur le bord de la chaussée. À la fin de l’opération, l’expert local sort un magnifique « réveil-calculatrice » de son fatras et me le colle avec pour mission de veiller aux 20 minutes de séchage. Ça c’est du service public.

C’est beau un champ de cannes sous un ciel nuageux.

 

9/01/2006

Les derniers rayons du soleil repeignent de jaune la mosquée un peu défraîchie. Une petite épicerie au bleu délavée, cette femme qui fait la vaisselle par terre, une boisson fraîche au goût insoupçonnable, des rideaux aux fenêtres de cette case en tôle rouillée, ce gars armé d’un vieux métrix qui fume mes clopes, deux femmes sur un bac qui papotent, le taxi 422 qui traverse la rue défoncée, quelques enfants qui piaillent, un vieux qui attend l’heure de la prière… Et moi, là, silencieux, mon cahier sur les genoux, dans cette rue du quartier comorien qui prend peu à peu ses habits du soir

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Sun, 11 Dec 2005 12:00:00 -0800 la case SIM, vie d’un modèle d’habitat adapté http://www.dixit.net/la-case-sim-vie-dun-modele-dhabitatadapte http://www.dixit.net/la-case-sim-vie-dun-modele-dhabitatadapte

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Tsoundzou 1, 11 décembre 2005.

Un gosse me salue en passant, du haut du plateau de cette camionnette qui me double. « Bonjour Sylvain !» Enchanté, je me demande d’où il me connaît. 6-7 ans, un sourire splendide et des fringues un peu crades, le portrait craché de la moitié des gosses que je croise tous les jours dans les quartiers pourris où je traîne mes tongs oranges. Et moi qui sue sang et eau en courant le long de la route par ce début de soirée moite de saison des pluies…

« La course comme alternative à l’alcoolisme en climat tropical », certainement un bon sujet de mémoire. En tout cas, ça met quelques idées au clair. Je pensais à cette discussion avec Léon Attila Cheyssial, sur l’urbanisme et la singularité de ce métier. L’urbanisme comme une guerre. Une guerre avec ses batailles gagnées ou perdues, et une ligne de front qui, au final, s’écarte des plans stratégiques initiaux. L’écart entre l’esquisse et la réalisation. Des troupes éparses et diverses – acteurs privés, publics, politiques, habitants, techniciens – des alliances plus ou moins objectives, quelques trahisons, des rangs enfoncés faute de combattants… Et pour l’urbaniste la double nécessité d’avoir la volonté de se battre et d’accepter les défaites.

Mayotte est un champ de bataille singulier. Dans une île peuplée de fonctionnaires d’Etat qui connaissent leur date de départ dès leur descente d’avion, d’élus locaux mal outillés par une décentralisation qui peine à se mettre en place, de techniciens privés parfois plus intéressés par la pêche au gros et la plongée que par les spécificités de la culture locale, le champ est libre pour le laisser-aller et la médiocrité.
Et pourtant cette île est aussi le lieu des singularités, des individus conscients et agissants. Quelques poignées de passionnés, parfois brillants, qui ont marqué ce bout de terre de leurs initiatives, de leurs idées, de leur créativité. Les pages qui suivent en témoignent.

Mayotte donc, bout de France du bout du monde. Une petite île de l’archipel des Comores, coincée entre Madagascar et les côtes africaines. Un petit point noir sur la carte, un point dont l’épaisseur est le fait de la gentillesse des cartographes de l’IGN, plus que de sa véritable importance. Une petite île donc, d’un peu moins de 400 km2 à plus de 8000 km de la France métropolitaine. Une île magnifique aux côtes découpées, bordée d’un immense lagon et soumise au climat tropical, avec ses fortes pluies, ses cyclones, ses chaleurs et ses moustiques…

Le hasard faisant bien les choses - il n’a que ça à faire - cette île est aussi pour moi le lieu de la rencontre avec un bureau d’études et son directeur, trois petits jours seulement après mon débarquement sur le tarmac surchauffé de l’aéroport de Pamandzi. Une structure aux contours parfois flous intervenant autant dans le suivi social des opérations que dans la conception urbaine, parfaitement en accord avec ma double formation. Une structure qui laisse aussi prendre aux individus la place qu’ils veulent bien prendre. Ça tombe bien.

Observateur et acteur. Observateur patient, et acteur conscient et agissant. Enfin, qui cherche à l’être. Observer pour comprendre. Tenter de comprendre le fonctionnement d’une société marquée par un métissage aussi riche que complexe, la douceur d’un islam africain, et les profonds bouleversements initiés par la France depuis la fin des années soixante-dix. Une île qui subit plus qu’elle ne vit ces transformations radicales : explosion démographique, urbanisation incontrôlée, monétarisation rapide de l’économie, chômage, immigration clandestine massive, bouleversements réglementaires…

Un morceau d’Afrique qui voudrait bien être en France, mais sans trop savoir pourquoi. Les petits drapeaux européens qui bordent avec humour les plaques d’immatriculation n’y peuvent rien, Mayotte est aussi africaine, belle et sincère, et elle le restera. Pour un temps du moins.

Et puis, au détour d’une rue qui mériterait bien un petit coup de neuf, une case colorée, une case SIM. Un étrange objet qui dépasse largement son seul sens architectural, pour le moins pauvre. Objet social, objet urbain, alors pourquoi pas objet d’étude ? Ce petit sucre rectangulaire, doté de deux ou trois pièces aussi simples qu’anonymes, surmonté d’un modeste toit de tôle, et posé sur un mouchoir, occupera donc mes nuits. Un objet à part, fruit des expérimentations de la Société Immobilière de Mayotte (SIM).

Plus qu’un objet, c’est une démarche particulièrement créative et innovante qui a fondé la politique d’habitat social à Mayotte. Une démarche qui a su répondre de façon adaptée aux besoins massifs d’une population pendant près de deux décennies, redessinant la paysage urbain de l’île. Une démarche qui marque aussi le pas depuis quelques années. Alors pourquoi ? Quelles leçons tirer du travail de la SIM dans le logement social ? Comment aujourd’hui tirer de cette expérience les moyens d’offrir des logements adaptés aux mahorais dont les modes de vie sont profondément bouleversés ?

Avant d’en venir au cœur du sujet, un détour de quelques pages permettra de planter le décors. Une approche de la situation sociopolitique de cette île particulièrement complexe d‘abord, avant d’exposer les fondements des modes d’habiter mahorais et leur évolution. La démarche qui a mené à la mise en place de cette politique d’habitat social sera ensuite exposée, un moyen d’en tirer les leçons et de tracer des perspectives dans une quatrième partie présentant un essai de conception de nouvelles cases sociales destinées à un contexte urbain.

Plus que des pages, c’est du temps et de l’expérience qu’il me manque pour apporter une réponse définitive à toutes ces questions. Je me contenterai donc d’apporter quelques modestes pierres à l’édifice. Un moyen comme un autre de saluer, bien bas, ceux qui ont posé les premières. 

 

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> Le modèle Piment, modèle de logement évolutif expérimental

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Fri, 11 Nov 2005 10:45:00 -0800 Et la France outre-mer s’endort en silence http://www.dixit.net/et-la-france-outre-mer-sendort-en-silence http://www.dixit.net/et-la-france-outre-mer-sendort-en-silence

La fumée pique les yeux. Le feu, encore, dans une banlieue française. Pas une bagnole de plus qui s’apprête à grossir ces chiffres qui servent tous les matins à jauger le climat social français. L’automobile embrasée, nouvel étalon de mesure des tensions sociales d’une presse autiste. Non, pas une bagnole.

Un amas de bois et de tôles, des lambeaux de tissus, une affiche publicitaire, une bassine en plastique et un bout de clôture en bambous ; les restes d’une case dans le godet d’un tractopelle qui s’en va finir dans les flammes d’un feu qui cache bien sa joie. Des maisons de tôle qui s’effondrent une à une sous les coups des engins, sous les efforts silencieux de ces familles aux regards hésitants et aux visages fermés. Le fracas des marteaux et des bulldozers qui résonne sous le soleil tenace de cette saison chaude qui commence. Qui commence à peine.

A Tsoudzou 1, à Mayotte, cette petite île de l’océan indien au statut hésitant mais bel et bien française, on décase en silence.

Plusieurs dizaines de familles installées entre la mangrove et la route nationale sont en train d’être expulsées, sans solution de relogement. Certaines issues du mouvement d’immigration clandestine en provenance des autres îles de l’archipel des Comores, d’autres nombreuses, installées ici depuis plusieurs générations. Une fois n’est pas coutume, mahorais détenteur de la nationalité française et clandestins sont traités à la même enseigne. Pas la plus glorieuse.

La zone est soumise a des risques d’inondation. C’est vrai, là comme ailleurs. Là comme dans une bonne partie des autres quartiers de Tsoundzou, là comme dans la plupart des villages mahorais construits en bord de mer, et que l’on laisse en paix. Car surtout la route doit passer. Elle doit passer là. Alors on taille large, très large. La menace avait pointé son nez, il y a plusieurs mois déjà, sous la forme sympathique d’un avis d’expulsion. Un avis sans appel, l’Etat s’estime ici chez lui. Pas de recours possible pour ces familles. Pas de relogement non plus. Entre une politique du logement social minée par des décisions à courtes vues, et l’incapacité des pouvoirs publics à mettre en place une politique foncière digne de ce nom, il n’y a pas de place pour les décasés de Tsoundzou 1. Le décasement, une version tropicalisée de l’expulsion, les timides protections métropolitaines en moins.

Lundi le bout de papier des précédents mois a pris un tour terriblement réel. Une injonction à quitter les lieux avant le lendemain, appuyée par des gendarmes mobiles en tenue anti-émeute postés aux entrées du village. Il n’y aura pas de révolte. Les habitants savent d’expérience que les réactions seront sans appel, que les tractopelles passeront, au besoin assistés par les matraques et les gaz lacrymogènes. Et puis les solidarités villageoises se sont effritées dans ce village qui accueille les arrivants mahorais et comoriens aux portes d’une ville qui décidément attire la misère. L’urgence, c’est de plier bagage, d’entasser en vitesse les rares biens au fond d’une fourgonnette, de récupérer tôles et bois qui serviront à construire un abris de fortune pour passer la nuit.

Passer la nuit, mais où ? Certains, trop rares, peuvent compter sur un parent, un ami qui les laissera s’installer sur un bout de parcelle. D’autres, nombreux, iront rejoindre le bidonville qui s’étale de l’autre côté du village. Rejoindre dans une insalubrité honteuse les clandestins qui luttent pour accrocher leurs cases de tôles sur les pentes abruptes de la colline, rendues terriblement dangereuses par les pluies diluviennes. C’est désormais un vrai village. Un village nié, oublié. Et puis il y a tous ceux, qui comme Akim, ne savent pas où aller. Un canapé posé au milieu des débris de ce qui était sa case, quelques affaires, et une famille qui voit le jour baisser et s’apprête à passer la nuit là, parmi les moustiques et les odeurs de pneus enflammés.

Une seule petite case a été épargnée, celle d’Echati. Les hommes en orange de l’Equipement n’ont pas eu le courage de la détruire. On les comprend. Echati à 17 ans, et son bébé n’a que trois semaines. Ce soir, elle ne sait pas où aller. Elle dormira là, et demain elle ira au collège. Demain sa petite case sera réduite en un tas de cendres et de tôles froissées.

Pas de relogement, personne pour assister ces familles. Juste du silence. Une brutalité naïve.

Le vent tourne les pages d’un cahier d’écolier oublié parmi les débris. Une carte de cette si lointaine Europe crayonnée maladroitement de couleurs vives. Les restes d’une case qui s’embrasent dans la nuit. La lune, pleine, éclaire les ruines fumantes. Et la France outre-mer s’endort en silence.

Sylvain Grisot - 17/11/2005

Franceoutremer

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