Et non. Un petit quart d’heure de plus coincés dans ce bus hors de propos au pieds de l’avion, et on repart. On laisse en plan l’équipage sur place. Ils ont l’air franchement désespérés.

Retour en salle d’attente. Je récupère une carte d’embarquement au nom de Cannelle. Charmant. Il paraît qu’il pleut aussi à Anjouan. L’orage aurait donc passé la frontière sans intervention de la PAF, étonnant.

C’est reparti. La même en mieux, je rentre peu à peu dans la peau de Cannelle P., et on embarque. Enfin, on embarque dans le bus.

Sympa ce coucou à hélices. Occasion en bon état général, fauteuils en simili cuir, et contrôle technique OK. Enfin j’espère.

Pas fini de survoler le lagon que déjà le repas arrive. Un bonbon. Rouge. Ça va sûrement aller bien mieux. Pas le temps de le finir qu’on amorce la descente.

Anjouan . Son aéroport en ruine et ses montagnes vertes aux orteils qui trempent dans l’Océan Indien. Quelques gars sur le toit, des tonnes de gravats et des rideaux fermés à la tour de contrôle. Notre avion repart sur Mayotte chercher sa cargaison de clandestins qui ont gagné un retour gratuit à la loterie sarkosienne. On attend qu’il veuille bien repasser dans le coin pour filer sur Moroni.

Un vieux zinc rutilant – un dakota je crois – de l’armée Sud Af vient déposer quelques cartons, deux groupes électrogènes et une poignée d’encravatés. Ils sont chargés surveiller les élections et de mettre un peu d’ambiance sur ce tarmac morose.

Des hommes jeunes, surtout, quelques femmes et des enfants, aussi. Sans bagages, un papier à la main et un sourire aux lèvres. Plaisir d’un retour imprévu parmi les siens, soulagement de sortir des tenailles de la chaîne logistique de la PAF ?

Des urnes transparentes attendent patiemment le grand jour. C’est pour demain. J’ai faim. Les urnes partent en hélico, le président arrive en berline.

16/04

« Sarah market, et vos courses sont faites ! »

Petit dej chez Nassib, presse locale et oranges pressées. Tranquille.

« Magasin Gard du Nord »

Moroni. Impossible de se perdre vraiment dans cette Médina. Mais très envie d’y perdre du temps. Déjà mal au bide à cause de l’anti palu. Et pas encore croisé un moustique un tant soit peu crédible.

« Service coup bas, alimentation générale et d’ivers articles »

Zouma, 9-10 ans, sur le quai : « je dois aller à Mayotte parce qu’il n’y a pas de souffrance. À Mayotte on trouve à manger, ici on ne trouve pas… »

Un vraquier abandonne quelques milliers de sacs de ciment sur l’île. Sacs importés d’Inde, ornés d’une tête de lion : « The King of the Concrete Jungle ». Une noria de vieux boutres en bois viennent récupérer tant bien que mal les sacs pour les porter à terre. Monstre d’acier et frêle multitude.

17/04

Quelques fringues sur un peu plus de cintres, deux coffres-forts en ruine, des liasses de billets multicolores et un vieux djiboutien souriant et minuscule dans sa chemise blanche. Djibouti store, change et divers commerce.

Hier, soirée électorale chez Nassib. TF1 en fond sonore, c’est encore son meilleur usage, et les portables qui donnent les dernières nouvelles du premier tour d’Anjouan. Selon des sources bien informées, journée à peu près calme et large avance de Sambi, dit l’Ayatollah.

Ma voisine de gauche dans le minibus se tape une bonne moitié de mon sac sur ses genoux. Mon voisin de droite, lui, dort affalé sur mon épaule. Tiens, on vient de crever. Le chauffeur règle vite fait ce petit détail et s’essuie le visage transpirant avec son chiffon plein de cambouis. On parle un peu politique sur le bord de la route. Sambi à l’air de recueillir tous les suffrages, au moins pour l’échantillon représentatif constitué des occupants de ce bus. Livre Saint contre livret d’épargne…

Mitsamiouli. Le Galawa. Le sable blanc fait la course avec les coulées de roche volcanique noire pour atteindre le premier les eaux claires de l’océan. Quelques palmiers observent ce manège avec retenue. Et cet immense hôtel de luxe qui fait silence. Lui aussi attend un nouveau président. Impatiemment. Un peu plus loin une traînée de bungalows à deux tongs de la plage. Personnel aussi pléthorique que souriant, douche, clim et assainissement autonome aux normes. Locales. Et toujours pas d’autre estivant perdu dans le quartier.

Pas si fermé que ça cet hôtel de luxe. Les gardiens qui hantent le manoir viennent de me proposer une suite tout confort à un prix défiant toute concurrence. La prochaine fois.

Toujours personne dans la salle à manger. Juste une bougie solitaire intimidée par la nuit. Pas de nouvelle du groupe électrogène, encore moins du repas. J’ai faim moi. Prêt à manger à la frontale s’il le faut.

18/04

L’eau à 33 degrés et la bière fraîche. À temps plein ça doit être chiant le paradis.

Marche couvert de Mitsamiouli. Sur les étals quelques femmes allongées, des tranches de thon et des milliers de mouches.

Ikoni, à l’heure de la prière. Deux petites mosquées à l’ombre d’une troisième, immense et magnifique. Chantier démesuré au cœur du petit village. Chantier à l’arrêt, les ouvriers attendent une paie qui se laisse désirer. Pas un mais deux minarets, tout confort, avec vue sur la mer. L’un est d’un jaune brillant, l’autre est encore hérissé d’échafaudages de bois. Quelques échanges adossés contre un mur avec les vieux du village. Sourires et calme.

Empli de sérénité dans cette maison. Quelques airs de gratte et le bruit des jouets des gosses. « Choisir un homme qui mentira à Dieu, pas un qui mentira aux hommes. » Musique et paroles de paix chez Maalesh, de rage aussi.

19/04

Odeurs de petit matin ce matin. Le soleil n’est pas encore levé que déjà je marche, sac à dos au dos, vers le port pour attraper un taxi. La mer est comme une langue blanche qui pénètre la vieille ville. J’en fais un peu trop ce matin… Nassib est encore fermé, ce qui ne m’empêche pas d’avoir faim.

Petit café en vitesse et cap sur volo-volo. Le marché se réveille doucement, mais il a quand même pris une belle avance sur moi. Les petites affichettes photocopiées du prédicateur commencent à fleurir. Le profil du bonhomme en inquiètera plus d’un en occident. Dommage qu’une bonne moitié du monde ne comprenne décidément rien à l’autre.

Pas de sucre pour mon café à l’aéroport. Pour me rendre la monnaie la serveuse vite le contenu d’une boîte de sucettes sur le comptoir, récupère quelques pièces puis les lave avant de me les tendre.

Il y a une vraie forme de sincérité ici. Mayotte en vrai.

Pamandzi, puis la barge, à nouveau… Fin du voyage ?