On vient de survoler Alger, à 10 000 m d’altitude.

Arrivée à l'hôtel. Charmant, genre « fin de règne » avec clim des années 60. En arrivant à deux heures du mat je réveille un peu tout le monde. Le taxi ? Une 305 au bout du rouleau, pas break, ni diesel, et plus d'amortos, bientôt plus de moteurs mais son allume cigare fonctionne !

25/03

Pas encore neuf heure et j'ai mon billet en poche pour Bobo. Et je crois bien avoir commandé un café...

Petit dej rapide : café, confiture de mangue, pain, je me fais rapidement truander quelques CFA par un vendeur de babioles avec qui j'avais sympathisé, et embarquement.

Bus quasi luxueux. De ces bus que j'aime avec du bruit, des remous secs d'amortisseurs en fin de course, des odeurs, et le vent dans la face. Un seul petit problème, même si petit n'est pas le terme adapté : l'immense corps de ma voisine qui me presse de ses larges cuisses contre l'accoudoir. Au bout de quelques minutes je m'endors dans sa voluptueuse chaleur doucement odorante. Au réveil il semble bien qu'elle ait fait de même. La vue au dessus de son fascinant décolleté, par la fenêtre, est assez monotone : paysage plat et sec, terre rouge, arbres bas un peu partout, et des cases où que l'on soit. L'Afrique n’est pas noire, en tout cas pas celle-la, elle est verte, d'un vert sec, jaune en fait, qui vire au rouge sombre, comme du sang séché.

Arrivée chez Tom, il attendait à la gare. Bien chez lui, coquet presque.

Tempête de sable à Bagdad, 20h là bas, 17h ici...

Coucher du soleil sur Bobo. Le chant du Muezzin au loin, le chant béni qui accompagne le soleil sur la fin de sa course et annonce la fraîcheur du soir. Heureux de me retrouver en terre d'Islam.

Différent oui, mais pas choquant. L'humanité me surprend d'être si semblable en des lieux si lointains.

Ils vont bien tous les deux je trouve, et bien ensemble aussi. Et moi bien ici...

26/03

Réveil précoce. Levé 8h comme une fleur. Déjà 30 degrés, enfin non pas déjà, encore ! Sommeil profond, aidé par la bière d'hier soir...

« Le Journal Hippique - Quarté du jeudi 27 mars 2003 - Longchamp - 18 partants » Ici on parie sur les courses en France, « au hasard un peu » sur les pronostics de Paris Turf, Ouest France, de l'Yonne Républicaine...

Pendant ce temps les américains apprennent ce qu'est la guerre, et salopent même le désert.

18h30. Siège de l'asso. Le soleil se couche dans ses draps roses. Un souffle de vent vient nous rafraîchir.

Ce soir « Méga concert Live au Théâtre de l'Amitié’ »... Live déjà, pas en play-back, fréquent ici. Le théâtre en plein air était complet, surtout de femmes endimanchées dans leurs boubous multicolores, belles comme des fleurs. Au bout d'une ou deux chansons un homme dans un grand boubou blanc monte sur la scène, tape sur l'épaule du chanteur et lui fourre des billets un par un dans la poche de sa chemise. Il est suivi par ses deux femmes qui font de même ! Le chanteur chante alors ses louanges sous les acclamations de la foule, jusqu'ici assez calme. Et puis c'est le défilé, les billets jonchent le sol, un jeune a pour mission de les ramasser. Un notable vient même avec son propre griot qui prend le micro du chanteur et raconte je ne sais quoi qui fait rire le public aux éclats. Un policier en service boit une Guinness au bar... Puis, dès le début de la dernière chanson, tout le monde commence à se lever. Elle finit et le théâtre est presque vide. Pas de rappels ni d'applaudissements ici.

27/03

Réveil tardif : 11h. Je baigne dans ma sueur, 35° dehors et sans doute bien plus dans la chambre. Douche froide bienvenue...

Hier soir grand tour dans Bobo avec Tom après le boulot, histoire d'aller boire une bière dans un maquis. On s'arrête et une nuée de petits se précipite pour me serrer la main « oh le blanc, ça va ? » Mon bras est aspiré rapidement dans les rires et quand je réplique « oh le noir ! » tout ce petit monde est plié en deux.

La ville est grande, mais plate. Pas d'étages ici, le sentiment constant d'être à la périphérie alors qu'on est au centre. Certainement des quartiers plus riches que d'autres, mais si peu. Le pays est pauvre, il n'y a rien, et en plus ce rien est également réparti entre tout le monde. Pauvreté démocratique ? Peu de voitures, seuls les grands axes sont goudronnés, et les routes sont occupées par les P50, des copies de 103 Peugeot, et les vélos.

Au bureau du HCK, le poste « officiel » de Tom un vieil ordinateur, trois pièces et des papiers. Rien pour bosser, et le gardien n'est plus payé depuis des mois. Décidément la coop française n'a pas changé : toujours incapable de prendre des décisions claires.

16h. J'ai oublié de prendre ma Savarine. Une pensée émue pour toutes celles qui prennent la pilule depuis des années, et qui n'oublient que de temps en temps !

17h30 Retour du maquis de l'Aurore, retrouver Issa et boire un Coca, fait chaud, chaud... Quelques heures de travail efficace, ça avance bien...

28/03

A midi poulet. Le poulet en question est sorti de sa cage, et reste docilement la tête en bas. Tanfissi discute le prix en lui tâtant la panse, puis le rend au marchand. Visiblement ça fait tout de suite baisser le prix. Finalement affaire conclue, le poulet se prend un coup de machette et va finir d'agoniser dans un carton. Puis il passe dans une barrique d'eau posée sur un feu, histoire d'y laisser ses dernières plumes.

Je retrouve étonné du « Bissap », les fleurs de Jamaïque mexicaines, dont on fait aussi ici des eaux sucrées. Un marché couvert avec de tout : légumes, tailleurs, viandes… Même des pièces de voitures, mais pas d'amortisseurs de haillon arrière pour ma 305. Je vais trouver, ça vaut de l'or en France ! En sortant on passe dans un supermarché. Classique bien qu'un peu plus rustique qu'une supérette occidentale. Un blanc compte une liasse de billets derrière la caisse. A y regarder de plus près c'est en fait un arabe, sans doute un libanais. Tanfissi erre lentement dans les rayons en me jetant quelques coups d'œil : - mais tu veux acheter quoi Tanfissi ? - oh rien, c'est pour visiter... J'écourte alors la visite de mon premier supermarché burkinabais...

Taxi. Le chemin le plus court n'étant pas forcément le meilleur, on commence par laisser une dame dans le quartier, puis on passe prendre quelques litres d'essence à la pompe, on laisse une autre femme montée en route, un peu plus loin et c'est finalement notre tour.

Tiercé du 29/03 à Saint Cloud. 100 CFA sur les 5-2-10.

1h du mat. Retour du maquis. Soirée à discutailler autour de grillades et de bières. Les moustiques qui ont l'air eux aussi de bien avoir apprécié la viande, mais pas la même. Fait frais dehors maintenant, je ne comprends pas que ce pays ne soit pas envahi de hamacs, le climat me semble aussi adapté que les habitants à cet exercice salutaire.

29/03

Temps calme ce matin, lecture à l'ombre, litres de jus d'orange. « Mali Blues » de Lieve Joris, un vrai beau voyage...

Je crois avoir perdu au PMUB, mais rien n'est sûr...

Visite chez le coiffeur. La boutique est pleine, crainte de devoir attendre. Mais non, une bonne dizaine de personnes sont là, mais bien peu de clients. Le patron me fait asseoir : - on fait comment ? - court, j'ai trop chaud ! Et c'est parti. Pas de tondeuse, des coups lents et précis de ciseaux, et ça n'en finit pas. Deux femmes couvertes de bigoudis suent sous leurs casques. Fait au moins 40 dans la boutique. Au mur quelques affiches jaunies de beautés africaines : l’une d’entre elle est parmi nous, en la personne de la coiffeuse, avantageusement moulée dans un fin tailleur rose. Une affiche de l'équipe de France aussi, avec Platini, enfin je crois, et devant moi quelques exemplaires de la revue Air France de 1999. Au final du travail soigné, mais si je me décide à tracer vers le désert faudra passer un bon coup de tondeuse sur l’œuvre de l'artiste : encore trop long.

Virée en scoot avec Monique dans Bobo à la tombée de la nuit. Etalages du marché qui se vident, cuisses de poulets qui grillent, lumières des maquis qui s'allument, poussière, fumée, agitation partout dans tous les sens...

30/03

Un disque au réveil : « Kaira » de Toumani Diabaté, à dénicher.

16h. Réveil après une bonne heure de sieste. Malgré la douche j'ai encore un « sieste – lag », un peu dans les vapes, écrasé par la chaleur. Ce matin visite de la famille au village de Monique, à 15 Km de Bobo. Des petites cases en terre, l'ombre de quelques manguiers, une fontaine d'eau où des femmes se chargent de grandes bassines d'eau sur la tête. Les champs semblent plantés de bois secs, en attendant la pluie.

Départ pour la cérémonie des masques, départ des hommes seulement, puisque les femmes du village n'y sont pas admises. A quelques centaines de mètres deux ou trois cent personnes sont regroupées. Les percus tapent sous le soleil. On fête les morts de l'année. Les gens se massent en cercle autour d'une piste ou des danseurs / acrobates évoluent à un rythme rapide et saccadé. Ils sont couverts de longues ficelles oranges, jaunes, bleues très vives qui leur couvrent le corps, qui tournoient autour d'eux en frappant l'assistance et en soulevant des nuages de poussière. Leurs visages sont dissimulés par de grands masques de bois peint. Au bord de la piste je suis rapidement couvert de poussière, qui se colle à mon corps en sueur. Chaleur, cris, rythmes, rires, musique, foule, vitesse, poussière... La cérémonie prend fin sans prévenir. J'achète un sac d'eau pour boire un peu, mais l'essentiel sert à me refroidir la tête. Nous retournons former cercle sous le manguier, en buvant de la bière de mil dans des calebasses.

Quelques coups de feu au loin, c'est la fin de la fête, on chasse les mauvais esprits. Deux femmes arrivent, l'une d'elles porte un bébé minuscule accroché dans son dos par un tissu. Les salutations commencent, je n'y comprend rien, puis le nourrisson passe de main en main : « oh le beau bébé, il est bien clair’ »

Un ancien combattant nous raconte comment il a vu « degoule » (je met un temps à percuter « de Gaulle ») en « vis-à-vis », et par deux fois : la première lors d'une revue de troupes en Mauritanie, et la deuxième le lendemain, au Sénégal, où il avait été transféré nuitamment...

Des vaches à bosse, faméliques, traînent à côté de nous, accompagnées de quelques cochons noirs. On ne peut pas dire qu'il y ait une activité frénétique dans le village, pas grand chose à faire avant les pluies.

Je profite de l'absence de Tanfissi pour faire un peu de lessive. Un peu complexé de retrouver mes caleçons lavés et repassés tous les jours ! Ca va vite sécher...

Quelques pages avant la fin de « Mali blues », j'hésite, pas envie de quitter ce livre...

31/03

Siège de l'asso. Encore une coupure de courant. Une partie de la puissance venait de la Côte d'Ivoire il y a peu. Impossible de bosser sur un site web sans ordinateur, mais le plus grave c'est que le ventilateur lui aussi est à l'arrêt ! Je vais aller faire le café pour tout le monde, on en a bien besoin.

1/04

Pub pour un jeu à gratter à côté du marché : « grattez, y a l'argent dedans ! »

Trouver de la menthe pour le bissap, « nanaï » en Dioula.

Matinée au marché. D'abord avec Tanfissi pour les courses, et au pas de course. Puis virée avec Monique pour trouver quelques tissus, et faire tailler des pantalons chez son couturier de l'autre côté de la ville.

2/04

Je pense à la Côte d'Ivoire. Frontières bloquées, plus de tissus, le coton contourne le pays et part vers la mer par le Ghana. Et surtout le sang. Mystère de ces peuples qui vivent si longtemps ensemble et qui ne parlent subitement que par la machette ou la kalache : Côte d'Ivoire, Yougoslavie, Liban, Irlande du Nord, et trop d'autres encore... Violence de l'homme qui a besoin d'un ennemi, de haine pour savoir qui il est.

4/04

Réveillé cette nuit par un de ces rêves immenses qui veulent nous dire tant de choses qu'on ne sait pas par où commencer. Besoin urgent de me lever pour noter tout ça, pour m'en souvenir... et c'est tout ce dont je me souviens évidemment. Retombé entre temps dans un sommeil lourd sous ma moustiquaire.

Suivre Nicolas Bouvier sur les chemins crasseux de Corée et le froid irlandais. Voyages dans le voyage à ne plus trop savoir où je suis. 5/04

Réveillé de ma sieste par le fracas de la pluie qui cogne le toit en tôle. De grosses gouttes d'eau tombent comme des cailloux dans la poussière, espoir de fraîcheur...

« Ca c'est trop foutaise », dixit Monique, trois gouttes qui ne sont tombées que pour rendre l'atmosphère poisseuse et étouffante.

6/04

Retour d'une journée en brousse, à Bama, à boire et manger du poulet dans des maquis. La sauce a laissé une odeur assez violente à mes doigts... Sur la route une pancarte : « Ecole biblique et agricole. » Entrée dans la ville alors que le jour baisse. Lumières rougeâtres dans la poussière, flot de camions surchargés, de P50 fumantes, de vélos, de piétons au milieu de la route. Tout ça s'écarte de la voiture au dernier moment. Ca me rappelle Bouselsa, même masse compacte de corps et de véhicules dans laquelle la voiture se faufile comme par magie.

Longues discussions sur les différentes ethnies de la région. Les Mossis sont la cible de bien des plaisanteries : sérieux, travailleurs, discrets, un peu les fourmis d'Edith Cresson. On dit que si dans un village il n'y a pas de Mossi, il faut partir immédiatement : le lieu est vraiment invivable. Quand les Américains sont arrivés sur la lune, ils ont été accueillis par un petit homme qui portait des scarifications sur le visage. Un Mossi. Ils sont partout. Et le Mossi de leur demander de reculer un peu la fusée, et de bien vouloir payer le parking... à chacun son belge. Longues discussions qui n’en finissent pas, mais finalement on se lève : « on va demander la route. »

7/04

Début de travail en trombes. Arrivé à 8h30. Pas de net. Quelques coups de téléphone et la liaison est rétablie à 9h10. Coupure de courant à 9h20. Plus qu’à boire un café…

8/04

Boulot aujourd’hui. Finir les sites, former Nah et Ramata. Soirée aux « Bambous ». Percus, poisson, bières et moustiques. Demain cap au Sud.

9/04

Tengrela, village en brousse à 7 Km de Banfora. Je viens de finir ma carpe et ma Flag en compagnie de Yaya, mon guide pendant quelques jours, et d’un pêcheur, Abdoulay. Un moustique tente de se frayer un chemin dans mon nez.

On est arrivé à Banfora en bus. Un vieux bus de la Rakieta, aux sièges en similicuir passés d’âge mais confortables. On est monté un par un dans le bus à l’appel de nos noms par une grosse mama qui surveillait farouchement les issues. Une route avec un peu de vue, ça fait du bien dans ce pays plat où on ne voit jamais l’horizon. Vastes étendues de canne à sucre. Deux chèvres debout sur le toit d’un bus. Boutique annonçant fièrement « vente de frigos, liqueurs, et divers. » Un homme passe avec un cache yeux bleu Air France devant la bouche pour se protéger de la poussière. Deux gendarmes affalés dans leurs fauteuils attendent à l’ombre d’un manguier que les gens s’arrêtent et viennent leur présenter leurs papiers. Les termites mettent la dernière main à leur château de sable, au bord d’un champ de maïs.

Puis départ pour le village en P50. Un régal. Au début mi-goudron mi-piste, enfin goudron autour des trous, puis piste avec tâches de goudron, et finalement le goudron s’est essoufflé. On passe sur une digue. Des deux côtés une prairie marécageuse avec quelques vaches. Vague de fraîcheur. Un gosse souffle dans son sifflet pour rameuter le troupeau, enfin je pense. La piste se métamorphose en tôle ondulée. Je ralentis, mes vertèbres étant les seuls amortisseurs de mon véhicule. Crissement des grillons qui tentent de couvrir le bruit du deux temps réglé à la louche. Un gosse me salue d’un « oh ! le blanc ! » Je manque de me vautrer en lâchant le guidon pour le saluer alors qu’une bosse se précipite sous ma roue. Arrivée au village, baobabs, Kapokiers, et surtout salutations, nombreuses, puis bières, nombreuses… Et retour à ce repas où on a parlé de foot, de four à micro-ondes, de techniques de pêche et de culture du riz. Avec en fond sonore la télé, qui justifie largement le démarrage du groupe-éléctrogène.

Au fait, je sais maintenant pourquoi samedi on a eu que quelques gouttes de pluie. Dimanche il y avait des funérailles alors « ils ont arrêté la pluie pour ne pas gâter la cérémonie. »

Douche au seau, y a que ça de vrai, puis visite de ma case de luxe. Ronde en pisé avec grand lit, matelas de paille, toit de chaume et moustiquaire. Une bouteille de bière tient la petite fenêtre ouverte avec l’espoir – vain - de créer un courant d’air. L’ancien testament sur la table de chevet. Charmante attention, ici les gens sont musulmans. Et toujours le son de la télé : un soap argentin ou brésilien traduit dans un français approximatif.

9/04

Nuit bizarre. Un match de foot à succédé au feuilleton, puis la télé s’est éteinte, suivie de peu par le groupe électrogène. Au loin quelques percus. Et la chaleur. Un fois le silence fait, c’est la pluie qui revient enfin. Je sors pour profiter de la fraîcheur, qui décidément boude ma case. Quand on arrête la pluie, une femme est désignée et ne doit plus toucher d’eau sinon le sort est rompu. J’en connais une qui à dû boire un coup avant de se coucher dans le village d’à côté.

Bruits à ma porte. Un blanc dans ma mémoire, et je me retrouve à marcher dans la nuit avec Abdoulay et son apprentis, réalisant peu à peu que je suis bel et bien en Afrique. On se dirige vers le lac. Il est 5h30 du matin. Avant d’arriver à la pirogue, Abdoulaye me dit de faire attention aux fourmis. Je mets donc franchement le pied sur une file de fourmis rouges qui se faufilent sous mon pantalon et me piquent toute la jambe, sans état d’âme pour mon réveil approximatif. Leurs petits corps jonchent encore la plage. Hippopotames, pêche au lancer avec un filet rond lesté de plomb, lever de soleil sur ces femmes venues laver leur linge.

''Le lac a une histoire, mais ce n'est pas juste une histoire, c'est comme ça que ça c'est passé, puisque c'est comme ça qu'on le raconte...

Avant le lac n'y était pas, mais le village y était, lui. Un matin un homme du village part ramasser le pot de terre plein de nourriture qu'il avait laissé le soir. Il l'avait laissé là pour attirer les termites, très appréciées par ses poussins.

Et là où il n'y avait que la brousse, il y avait le lac.

Tous les villageois viennent alors pour constater le miracle, et très vite ils vivent avec le lac. Certains deviennent pêcheurs car ses eaux sont riches en poissons, les femmes viennent y laver le linge ou le mil, et tous viennent s'y baigner. Cela dure un an et demi. Des mois pendant lesquels personne ne se demande pourquoi et comment le lac est apparu pour leur donner tous ses bienfaits. Mais un jour l'eau disparaît.

Dans la nuit le lac est parti, aussi vite qu'il était venu.

Les poissons sont tous au fond et risquent de mourir au soleil, alors les villageois se précipitent pour les protéger avec des feuilles de cocotiers. Puis le chef du village décide d'aller voir le charlatan pour comprendre se qui se passe. Il faut aller vite, les poissons vont mourir.

Tous se pressent autour de la case du charlatan qui après avoir consulté les oracles, leur explique enfin : « Le lac est arrivé et personne ne lui a demandé d'où il venait. Le lac est arrivé et personne ne lui a donné à manger. Quant un étranger arrive chez vous, vous lui demandez d'où il vient. Quant un étranger arrive chez vous, vous lui donnez à manger. Mais vous n'avez rien fait pour le lac, vous l'avez mal accueilli, alors il est parti. Si vous voulez qu'il revienne, il faut réparer cela. »

Les villageois retournent alors à l'endroit où se trouvait le lac et font une grande cérémonie, la plus grande des cérémonies. Les tam-tams tonnent toute la nuit, ils sacrifient des poules blanches, des chèvres, et même des bœufs.

Dans la nuit le lac est revenu, aussi vite qu'il était parti, à la joie de tout le village.

Depuis tous les ans les villageois font une grande fête pour le lac, pour l'accueillir à nouveau, et le nourrir par des sacrifices. Et depuis, le lac est resté.''

D'après le récit d'Abdoulayé Tou - 9/04/2003

13h Affalé sur ma chaise dans un petit maquis. Je somnole en écoutant Yaya parler en dioula avec un homme assis à côté de nous. La conversation prend son rythme, un rythme souple et beau, ponctué par les légers claquements de langue d’approbation. L’accent de l’homme module doucement ses paroles. Cet homme est beau, avec son petit bonnet et sa djellaba blanche striée de légers traits bleu clair.

Ce matin, après la pêche, retour au campement, café, puis un deuxième, indispensable. Et nous voilà repartis sur nos fidèles montures. Enfin la mienne n’est pas si fidèle que ça, elle refuse de démarrer pendant quelques minutes. Direction les Pics de Sindou : 45 km de pistes défoncées par les camions de coton qui déboulent à une vitesse folle et nous couvrent de poussière. Il faut se glisser dans les fines pistes entre la tôle ondulée tracée par mes prédécesseurs en deux roues. Parfois ce n’est pas la bonne, et le P50 se précipite sur les bosses en manquant de se disloquer. Perchés au dessus de la plaine les pics sont de grandes roches érodées, chargés de rites et d’histoires, que Yaya me conte sans fin sous un soleil de plomb.

Ismaël, 13 ans, CM2 Une commune achète un champ à 165 000 F l’hectare pour aménager un terrain de sport. Ce champ est un rectangle de 115m sur 80m. - Calculez la surface totale et le prix - Trouvez le prix de revient sachant que les frais d’acquisition sont de 22% de la valeur du champ. - Une équipe de quatre ouvriers a travaillé 8h par jour pendant 12 jours pour aménager le terrain. Les ouvriers touchent 156 F/h. Le matériel vaut 118 500 F. Quel est le prix du terrain complètement aménagé ?

Une feuille arrachée à un cahier, des résultats aléatoires. Allez, on va reprendre tout ça au propre. Je lui dois bien ça à Ismaël, il m’a apprit à récolter les graines de baobab.

On est arrivé il y a une heure. Usés par 100 bornes de piste en mob et le soleil qui a commencé à me transformer en écrevisse.

Lundi 24 mars 2003. Arithmétique Pour calculer une grandeur connaissant sa fraction on multiplie la quantité donnée par le dénominateur et on divise le produit par le numérateur.

Le papa trie ses papiers à côté de nous, son poste crachote du reggae. Nos graines de baobab sèchent par terre et on a un prix de 353 600 F CFA pour le terrain aménagé. Ca à l’air juste.

Avant d’attaquer le second problème, je m’attaque à une seconde carpe, vraiment excellentes ici. Dès que mon assiette arrive, le chat boiteux de la cours vient se frotter à ma jambe.

Ca fait bien deux heures que ce gars est concentré sur ses papiers. Des grilles de PMU.

10/04

« 15 h pile » me précise la dame à côté de moi. On attend le bus de 14h mais il est au garage. On s’était un peu pressés pour le café, enfin un peu. Arrivé dans la cabane, je commande deux nescafés. Deux minutes après Yaya renouvelle la commande en dioula, mais c’était bon, juste qu’il faut le temps. La mama aux seins lourds et au sourire immense se décide finalement à donner une pièce à une fille qui part… et revient avec deux sachets de nescafé. On sort les grands verres, on y verse l’eau tiède sur le nescafé, et notre mama se met à battre le mélange comme si c’était des blancs en neige. Finalement elle redonne une pièce à la fille, qui revient peu après d’une boutique voisine avec 4 morceaux de sucre. Aux usines Renault on appelle ça du flux tendu.

15h15. Notre bus est encore en train de se refaire une beauté.

16h30. Un bus part en klaxonnant, fin de ma sieste sur le banc en bois. Pas de trace du nôtre. Les dernières nouvelles sont rassurantes « Y a pas de problème, y va arriver vers 16 ou 17 heures, y partira après. » Pas de problème en effet, j’ai bien dormi. Les gens attendent patiemment à l’ombre en regardant une petite télé noir et blanc, deux poules crèvent de chaud attachées dans un coin, et on a encore moins d’infos qu’un jour de grève à la SNCF. Une dame transporte son bébé sur son dos. De face on ne voit que les deux petits pieds qui dépassent sur les côtés. Un minibus rouge bourré de monde passe dans la rue. Sur le côté en grosses lettres blanches « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

17h15. Le bus est là. On est parti chercher le chauffeur maintenant. Il va arriver. Bientôt. Un vieil aveugle arrive avec sa fille qui le guide en le tirant par une ficelle. Il nous fait un speech en Dioula. Je sors ma pièce sans rien dire, et il finit son laïus par un « bonsoir monsieur » en français ! On explose tous de rire, sa fille y compris.

La nuit tombe. Il y a encore un gars couché sous le bus avec quelques outils. C’est pas gagné.

Ca y est, il fait nuit. Et le bus est reparti à vide. On attend.

Il est vingt heures passées quand finalement le bus arrive, je regarde les infos locales à la télé. On est tous affalés sur les bancs à grignoter en attendant le messie. Le bus qui arrive est plus grand certes, mais en piteux état. Faudrait faire une datation au carbone 14, mais à vue de nez je dirai qu’il est d’époque précoloniale. Les gens se lèvent lentement puis se précipitent vers les portes, et la lutte des places commence, comme dirait l’autre. Bousculade pour avoir un siège, j’en obtiens un en me laissant guider par le flot. Une écumoire en fer à côté de moi marque une place déjà réservée. On se serre les uns contre les autres, la tension monte. Les enfants tentent de pleurer au dessus de la mêlée, et ils ont bien raison. Une femme donne stoïquement le sein à son bébé un peu plus loin dans l’allée. Il fait chaud, très chaud, et je fais eau de toute part. Les sacs de marchandises les plus diverses s’empilent lentement au fond du car. Plusieurs mètres cubes qui mettent plus d’une demie heure à trouver leur place. J’ose à peine imaginer ce qui se passe sur le toit… Finalement on démarre, et on sort doucement de la gare. On prend à droite, les freins font leurs « pschitt » caractéristiques une bonne dizaine de fois d’affilée, et finalement le bus s’arrête. « Plus de freins » annonce le chauffeur. On n’a pas fait 200 mètres… Marche arrière, mais le bus n’arrive plus à s’arrêter. Finalement un gars glisse un gros caillou devant la roue qui nous stoppe violement. Je décide d’arrêter les frais, au soulagement de Yaya. Il était écrit qu’on n’arriverait pas à Gaoua, pas la peine de forcer le destin dans un bus aux freins mal rafistolés. Yaya tente de se faire rembourser les billets, j’en rajoute une bonne couche derrière lui. Une bonne cinquantaine de personnes écoutent en cercle autour de nous la prise de bec avec le chef de gare. On obtient finalement satisfaction, mais la caisse est fermée, on verra donc demain. Le P50 de Yaya est déchargé, et on rebrousse chemin. Depuis mon porte bagage je vois une étoile filante dans le ciel noir. Je fais un vœu. Yaya est ravi d’apprendre qu’il reste une parcelle de magie dans notre froid monde occidental. Arrivée au campement. Accueil fabuleux. On boit des bières devant la télé dans la cours de la famille en discutant du respect des vieux, des contes, de la Côte d’Ivoire, de la corruption, de Sankara. En allant me coucher je retrouve Ismaël à côté de mon lit, déplacé dehors pour l’occasion. Il voudrait que demain je fasse un dessin pour illustrer un de ses poèmes sur son cahier tout neuf. Je ne suis pourtant pas arrivé en avion dans le désert, mais en P50 dans la brousse. C’était vraiment une excellente journée.

11/04

Allongé à l’ombre d’un manguier, début d’aprèm. Des fillettes de six-huit ans pilent du mil avec des pilons aussi grands qu’elles. Elles ne jouent pas à la dînette, elles travaillent. Un manguier abrite les femmes et les filles, je suis sous un autre avec les hommes. Elles jettent le grain au vent dans un panier d’osier, la paille s’envole en gerbe. Matinée à rouler en brousse sur le porte bagage de Yaya. Vastes champs de canne à sucre arrosés par d’immenses rampes importées de France. La piste a été aspergée de jus de canne pour la stabiliser, un macadam écolo qui sent bon au soleil et colle sous la chaussure. C’est la première fois que je marche sur du caramel. Des journalières qui désherbent les champs mangent à l’ombre des kapokiers. Chaque génération sous son arbre. Chacun sa place, chacun à sa place.

Une mangue tombe à quelques mètres de moi. La sieste est un sport dangereux.

Invité à partager le repas des hommes. En cercle autour de bassines en plastique on mange des poignées de riz gluant trempé dans une sauce à l’oseille et aux arachides. Péniblement j’arrive à ingurgiter quelques bouchées, histoire de faire bonne figure. Pas pour moi, ça. Ce que j’aimerai trouver un mouton grillé par un Peul.

- Il faut ranger tes affaires, me dit le chef de famille. - Pourquoi ?? - Regarde… L’horizon à viré à l’orange : une tempête de sable approche. On plie bagage rapidement mais pas assez, on est pris par la première rafale, toujours la plus rude. Je suis couvert immédiatement de sable, un sable aussi fin que de la poussière qui s’insinue partout. Kapokiers et manguiers lâchent prise de concert, et laissent tomber leurs fruits d’un seul coup. Heureusement on avait évacué leur ombre.

Maisons en pisé. Briques de pierre et de paille (15 x 20 x 40 cm). Cases rondes (diam. 3m) ou carrées (2,5 x 2,5 m), selon les goûts (les jeunes ont l’air d’aimer les angles). Les briques sont montées à la main, scellées par de la glaise. Une planchette soutient le rang de briques au dessus de la porte. Seul outil sur le chantier : une ficelle à nœuds. Charpente légère en bambous sauvage ou en eucalyptus, toit en paille de mil fixée à la charpente par deux pieux bloqués par des branches tressées ou un pneu de vélo, au choix. Les femmes finissent le travail en crépissant l’extérieur de boue. Travail à renouveler fréquemment pour ne pas courir le risque de voir sa maison se transforment en tas de terre.

Parti vers le lac à pied, envie de marcher et de me retrouver seul avec les éléments. Le vent souffle encore fort, mais plus de sable. Le soleil est voilé par des nuages jaunes, les gens semblent attendre la pluie qui tarde à venir. Quatre garçons se dirigent vers moi, difficile de se retrouver seul dans ce pays. Après quelques « bonsoir» et « ça va », ils restent en silence debout à côté de moi, répondant poliment à mes questions. Simple et aimable curiosité de leur part : pas si souvent qu’ils trouvent un blanc en train d’écrire assis au bord du lac.

J’attends la pluie dans l’ancienne école : quatre piliers en dur qui supportent un vieux toit en tôle, ouverte aux quatre vents, à cinquante mètres du lac. C’est simplement beau, et ça devait être difficile de se concentrer sur la leçon avec un tel paysage sous les yeux.

20h30. Je me fais piquer au petit orteil par une espèce de hanneton. Ce besoin de marcher pied nu…

21h. Je ne sais pas pourquoi Ismaël à choisi ce poème, « Je suis malade », mais il va bien au moment : Biba, la fille d'Abdoulayé, vient de se faire piquer par un scorpion. Elle pleure en silence, elle tremble, elle a peur. Et moi j’ai peur pour elle et j’ai l’air bien con avec mon homéopathie et mon bobo au pied.

23h. Passé du temps avec Biba, allongée sur une natte un peu à l’écart. Elle va mieux, elle a mangé, elle a souri. J’en rigole, sa mère aussi. Elle a 6 ans. Elle est si jolie.

Pas de nouvelles de Saddam, il doit être en train de rouler vers la Jordanie tous feux éteints sur son P50. Ou peut-être qu’il fait une crapette avec Oussama au fond d’une grotte…

12/04

Quand je me lève, Biba est déjà en train de piler du mil sous un manguier. Elle sourit. C’est beau. Parti pêcher avec d'Abdoulayé. Economie de paroles, bruit de la perche en bambou dans l’eau, des lests qui s’entrechoquent quant il arrange le filet, au loin des taureaux qui jouent au plus fort, des enfants se baignent en riant. Un capitaine nous échappe et s’enfuie vers les profondeurs du lac en laissant le filet largement déchiré. Il faut réparer. Abdoulayé recoud ça patiemment, avec des gestes précis de celui qui connaît son métier. Au final une quinzaine de prises, deux carpes sont pour moi. Merci. On apprend en rentrant qu’un homme s’est noyé pendant que nous étions sur le lac. Mort stupide, rendue possible par une suite d’absurdités qui étonnent les gens, un peu, et ne choquent que moi. Mort noyé, l’homme devra être enterré à côté du lac, à moins que sa famille ne compense cela par quelques sacrifices pour récupérer le corps.

Avant de repartir passage par un grand trou dans lequel des femmes tressent des nattes. Elles sont protégées du soleil par des feuilles de palmier, et des hommes par un interdit féroce qui menace d’impuissance celui qui pénétrera ce lieux. Espace de paroles, de ragots et d’initiation.

Adieux à la famille. Larges embrassades avec Abdoulayé, aussi heureux que moi de notre rencontre. Je le reverrais.

14/04

Je trimballe un étau autour de mon crâne depuis deux jours. Jus de Tamarin glacé. Excellent.

Journal du Jeudi / 10-16 avril 2003 « La Justice c’est comme la Sainte Vierge. Si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s’installe. »

17/04

Départ pour Gaoua. Petit minibus en sale état, pare-brise criblé d’impacts, démarrage dans la pente, plus de démarreur. Mais celui-là j’y crois. La dernière fois on avait réussi à se faire rembourser les billets le lendemain midi. Le bus n’était toujours pas parti. RFI à fond dans le bus. Fin de la guerre en Iraq, menaces US sur la Syrie…

Petite escale technique. De la fumée sort du côté d’une roue arrière. Les plaquettes sont en train de cramer. Réparation rapide et efficace : le chauffeur arrose le tout avec un petit arrosoir en plastique rose. Ca va aller.

Le bébé devant moi fixe le « toubabou » que je suis de ses grands yeux noirs. Il sourit, sa maman aussi, et moi aussi alors.

Arrêt aux stands. On fait une pause dans un petit bled devant une boutique « vente de marchandises diverses ». Pour moi ce sera coca tiède aux mouches. « Non non je veux pas de lunettes de soleil ni de montre. Pas de ceinture non plus, merci. » Ils changent une roue maintenant. Ca va aller.

On a redémarré en poussant le bus. Et depuis le bitume s’étale sans fin sous nos roues. Un gosse joue avec un cerceau métallique en plein milieu de la route, au loin le ciel est noir d’un orage que j’attends.

Arrivée à Gaoua. Le bus se perd dans un dédalle de déviations plus ou moins bien indiquées. A peine 2h de retard. Parfait. Direction l’hôtel, quatre murs et un toit, rien de plus, ça ira bien. Un homme repasse une chemise avec un fer à repasser en fonte chargé de braises et décoré d’un charmant petit coq. Impression de déjà-vu en passant devant la poste par une route bordée d’arbres. Une image du Maroc. Visite d’un musée. Je me fais engueuler par la guide, visiblement je ne reste pas assez longtemps à admirer les photos : « ça vous intéresse pas ? » Je réalise que le cauri est un petit coquillage blanc. Importé d’orient il était à la fois monnaie d’échange et instrument divinatoire. On passe voir l’oncle de Yaya, sympathique fonctionnaire sous clim à la sécu locale. Visite à son garagiste qui vient de re-segmenter sa 304. Pour vérifier que le moteur ne chauffe pas, il trempe le doigt dans le liquide du radiateur… Et nous voilà à boire du thé en jouant au scrabble chez des amis. Enfin pas moi, j’aime pas le scrabble. Un peu vanné ce soir, je commence à avoir envie de rentrer. Deux hommes font leurs ablutions et prient sur une natte dans un coin de la cour, pendant que le poste crachote une chanson de Claude François. Odeur du thé vert qui bout sans fin dans sa petite théière en alu posée sur quelques braises.

15/04

Rêve d’une grande maison rieuse. Une petite fille de 5-6 ans aux boucles d’or court partout en rigolant avec ses deux amis, un oiseau en peluche et un espèce de gros ver souriant et coloré. Mais elle les oublie en partant, l’oiseau se met à pleurnicher et le ver redevient un mug en porcelaine blanche. Des pécheurs font des prises miraculeuses, les poissons s’empilent les uns sur les autres en des tours bien droites de plusieurs mètres de haut. Un homme fait un dessin superbe sur mon carnet, qui se transforme à la lumière.

A la craie sur le mur d’un maquis : « Si l’argent se trouvait dans les arbres, les filles se marieraient aux singes. »

40 bornes sur le porte bagage de Yaya avant d’arriver ici, les fesses en compote. Trois petits viennent nous voir, enfin m’observer surtout, et en silence. Les deux plus grands sont habillés de fringues crasseuses à moitié déchirées. Le plus petit, peut être trois ans, ne porte qu’une simple ficelle autour de la taille, et passe son temps à jouer avec son zizi. Tous trois ont le ventre gonflé et le nombril qui ressort.

Le port du casque a été un moment obligatoire au Burkina. La mesure a bien évidemment été supprimée depuis. On dit que les vieux mossis ont peint des calebasses en blanc pour se les mettre sur la tête. Enfin c’est ce qui se dit.

Ici on dit bonsoir dès l’après-midi, et quand on dit « ça va ? », c’est une vraie question.

Après un bout de piste cahoteuse, arrivée au village Ghan. Calme souverain. Salutations. Un groupe d’hommes est affalé à l’ombre d’un manguier, deux femmes s’affairent dans le coin. Dans une bassine un petit de deux ans se fait laver par son grand frère qui doit en avoir quatre ou cinq.

Un bébé pleure, alors les autres s’y mettent aussi, et les hommes brisent le silence et se mettent à parler, une radio s’allume. Les minutes durent calmement des heures. Un vieux chaussé de sandales en plastique somnole dans son fauteuil, pendant qu’un clip à la radio explique qu’il faut faire silence à l’hôpital. Je n’ai qu’une envie, m’allonger sur une natte et sombrer dans une vaste sieste.

Sacrifice aux fétiches. Fin (tardive) de la récolte du mil, on doit donc sacrifier aux fétiches pour désacraliser le mil avant toute consommation. On se glisse à six dans une petite pièce sombre et surchauffée. Les fétiches attendent patiemment dans un coin sur leur petit monticule de terre. Une lampe de poche tente péniblement d’éclairer la scène. Le premier à y passer est un gros coq, enfin gros pour la région. Un coup de couteau et son sang coule sur les fétiches, il est ensuite laissé sur le sol pour vivre ses derniers spasmes. Il saute encore deux fois au travers de la petite pièce avant de trépasser, et finit sur le dos. Bon signe. Il perd encore quelques plumes à titre posthume, qui vont orner les fétiches. Au suivant. Une poule blanche, enfin pas tout à fait, quelques plumes noires justifient une remarque de l’officiant. Même scène, mais cette fois elle tombe sur le côté. Flottement. Regards un peu effrayés. Mauvais présage. On recommence alors avec ce qu’il y a, un poussin blanc qui a enfin la décence de crever sur le dos. Soulagements. Dolo et farine de mil sont étalés sur les fétiches ensanglantés, on va pouvoir y aller…

Classe de CE2 – 22 garçons, 11 filles

Problème Un camion citerne contenait 645 l d’essence. Il a servi le tiers à une station. - quelle quantité d’essence a été servie ? - quelle quantité d’essence reste-t-il dans la citerne ?

Lorsque j’entre dans la classe, toutes les petites têtes se lèvent vers moi avec des yeux ébahis. Je refuse la place de devant pour aller me glisser sur un petit banc au fond de la classe. Pas moyen de se caller près du radiateur, y en a pas. Une fillette pose au tableau 6021 – 4237. Elle hésite un peu. Les doigts se lèvent en claquant pour attirer l’attention de l’instit. Les têtes se tournent pour me jeter des coups d’œil discrets. Un petit passe au tableau. Il écrit « solutions » sur le tableau noir. Chuchotements : « y a pas de S ». Bruit de poules qui passent sous la fenêtre. Le gosse encadre consciencieusement ses résultats avec une large règle en bois. « Quand maman prépare la bouillie, avant de la boire qu’est-ce qu’on ajoute ? » Les doigts claquent : « du sucre ! » Bonne intro. Livre de science. Page 48. Les aliments de l’homme. « Qu’est-ce qu’on voit sur le dessin ? » « Je vois un homme qui coupe le bois de sucre » Calmes, attentifs, mais ils participent, beaucoup. « Qu’est ce qui se passe si on laisse le sucre dans l’eau ? » « Ca va se mouiller ! » Je hoche la tête à une réponse et toute la classe se met à rigoler. Le maître sourit, mais ne dit rien. Le petit derrière moi se met à bailler… Le maître fait répéter à tout le monde « Il ne faut pas boire l’eau du marigot ». Puis il m’interpelle « comment on dit en français le koudougou ? » Il m’explique un peu, et je peux répondre : « l’eau de vie ». Et les gosses explosent de rire une nouvelle fois.

Expression écrite. Le jeudi tu ne vas pas à l’école. Tu joues. - dis ce que tu joues. - décris ton jeu préféré.

Les cartables sont taillés dans des sacs de riz, les fringues sont sales et trouées, les murs nus et décrépis, bancs et tables usés jusqu’à la trame. J’en ai marre. Je regarde par la fenêtre pendant que les petites frimousses recopient le cours. Le dolo m’a bien assommé faut dire… La cloche, qui m’a tout l’air d’être une barre de métal frappée, sonne enfin.

Extrait quelques grains de pomme cannelle. Fruits roses et ronds, de grosses graines et une chair dont le goût se rapproche de l’amande, qui peut servir à confectionner de la sauce pour le tô.

La lune se lève dans son halo, et donne un coup de main à quelques feux pour éclairer le village.

Assis près d’une petite table, entre trois cases. En pleine brousse. Je voulais y être, et bien j’y suis. Je viens de me taper la présentation au roi des Ghans, l’Etre Suprême, dans son palais (quatre cases). Un jeune gars de 26 ans, qui pendant une heure n’a pas dit un mot, affalé sur son siège les pieds sur la table, pendant que son plus jeune ministre m’assénait un cours magistral d’ethno. J’y apprends les ethnies et sous ethnies des Ghans, leurs cérémonies, et notamment que le pouvoir s’y transmet par « matrilinéarité », donc par « voies utérines ». Je sais pas qui a écrit le bouquin que ce gars me récitait, en tout cas j’en pouvais plus, hochant la tête un peu n’importe quand, histoire de conserver un semblant de politesse. Une bonne demi heure sous le clair de lune, puis une autre pendant laquelle ils se mettent à parler Ghan. Là je somnole franchement sur mon fauteuil. Finalement on peut lever le camps, et le Roi nous adresse finalement la parole : « au revoir ». Peu de chances.

16/04

Réveillé par le bruit des pilons, juste après l’aube. Je somnole sur mon matelas dans la cour. Coups de fusils, puis des cris s’élèvent à côté, de plus en plus fort, presque des hurlements. On pleure la mort d’une femme dans la cour voisine. Les cris montent, puis baissent un peu, puis remontent encore, par vagues immenses. Je propose de lever le camp avant midi. Ca a l’air d’être apprécié. Douche sommaire avec l’eau boueuse du puit, abrité par un muret qui m’arrive à peine à la taille. Longue discussion avec Yaya sur les croyances. La femme qui est morte était protestante, sans doute adventiste. Sa famille est animiste. Ca promet de longues discussions pour l’organisation des funérailles. Catholiques, adventistes, fétichistes, témoins de jéhova, musulmans se côtoient, souvent dans une même famille sans problème réel. Equilibre précaire et trop rare. Et puis mélanges des rites, des croyances, des traditions…

Ca me fout la haine tous ces ventres d’enfants gonflés par la malnutrition, cette misère généralisée, d’entendre parler avec fatalisme de ces gosses tués par le palu, de ces jeunes morts de « maladie », pour ne pas dire « Sida ». Pauvreté, mort, illettrisme, corruption, crise économique qui placent le Burkina au troisième rang selon l’indice du développement humain, mais en partant de la fin.

Bus. Retour vers Bobo. Grillades, Guinness, soleil… j’ai la tronche en feu, je sombre dans le sommeil sur le siège du bus, les pieds sur des bidons d’essence.

Tous les 4 ou 5 Km un camion en panne sur le bord de la route, souvent des pneus éclatés, tués par la chaleur et l’usure. Ici on les changent quand il pétent, pas avant. Des convois de camions maliens chargés de conteneurs roulent à fond vers le Ghana. Et ce ciel chargé de cette lourde odeur de pluie.

Pour le chauffeur je ne sais pas, mais moi je ne vois plus rien au travers du pare-brise. Les essuie-glaces étaient en option visiblement. Ah non, erreur, ils marchent : les balais s’activent finalement après de longues minutes d’hésitation du chauffeur, et le pare-brise se retrouve couvert d’une boue opaque. Il abandonne, et on continue de tracer toujours aussi vite.

19/04

Le garagiste. Vaste cour un peu vide. Quelques vieilles bagnoles se désagrègent doucement. Un vieux me fait entrer dans son petit bureau, encombré de pièces d’auto jusqu’au plafond, amalgamées dans la graisse et le cambouis. Sympa. Un jeune part en P50 à la recherche de mes amortos de haillon arrière. On parle de peugeot et de foot. Sans nouvelles de la première équipe, un autre gars part en voiture et revient peu après avec le précieux butin. Victoire, c’est du neuf à un prix défiant toute concurrence, et ça vient directement de France… Je conviens avec le patron de monter une petite affaire : on fait faire des allers-retours au Burkina à des pièces de bagnoles françaises, ça divise les prix par 4, selon une règle de l’économie de marché qui m’était inconnue. Je quitte ce beau monde, toujours sans nouvelle de la première équipe…

Zone industrielle de Bobo. On se faufile entre les usines. L’odeur de pesticides me prend la gorge. Arrivé au bord d’une immense fosse qui recueille les déchets de l’usine de savon. Un lac de boue noirâtre. Des femmes récupèrent ce jus poisseux dans de grandes barriques. Bouilli puis séché en boulle ça fera du savon aussi agressif qu’un décapant. Fin de la chaîne industrielle, travail terrible dans les émanations de potasse. Ce qui me marque le plus, c’est le sourire de ces femmes qui me saluent. Envie de revenir passer quelques jours avec elles. Envie de crier.

Soirée en boite. Zouk et Gin To. Sueur, strombos, danse endiablée. On ne peut pas dire que les corps se frôlent, ils se collent les uns aux autres, pendant que les mains s’égarent.

5h du mat. Le muezzin appelle ceux qui y croient encore à la prière. Un coq chante. Je me couche.

21/04

Parti de Bobo vers minuit. Bus Sogebaf. Brave bordel à l’embarquement. On se presse autour du bus, mais finalement pour rien : plus de place. Plus de chance avec le suivant. Au revoir à Tom, Monique et François. Attente et finalement décollage. Evidemment je suis encore à côté d’une dame souffrant d’embonpoint, écrasé contre la fenêtre cette fois-ci. La lune, un peu timide, me regarde à moitié cachée derrière son nuage. Un parfait demi-cercle jaune, on dirait une calebasse de chapallo. La lumière s’éteint finalement, mais la musique démarre par un zouk effréné qui continuera tout le trajet. Ok, nuit blanche.

22/04

Arrivé à 5h du mat. Taxi pour l’aéroport. Je passe deux heures à attendre sur le trottoir avec deux burkinabés dans la même situation que moi.

Décollage. Ouaga se découpe en carrés sous la torpeur du jour. La clim tente de lutter contre la chaleur de la cabine et crache des nuages de vapeur. Ca tangue un peu. Les hôtesses mettent l’ambiance en parcourant l’avion avec leurs bombes insecticides.

Escale technique à Tozeur. Etrange retour en arrière. On longe longuement ce lac salé sur lequel j’ai passé des heures à faire du cerf-volant. Palmeraies rectilignes, damiers verts vus de haut.

Un dernier petit saut et j’y suis.