Mada, premiers pas

Avertissement : Certains passages sont inspirés de faits réels

28/12/2005

Le temps de traverser le tarmac sous un soleil de plomb, de passer une douane bordélique à souhait et la pluie s’abat en torrents sur le petit aéroport de Nosy Be. On attend que ça passe avec un taximan loquace. Il ne gueulait pas plus fort que les autres lors de l’émeute de sortie, il est juste équipé d’une 305. Excellent choix. Étrange comme mes voyages ont tendance à débuter par du goudron chaud et une banquette défoncée de 305. Souvenirs de Ouagadougou.

 Hôtel des plus corrects, excellent repas et sieste. Tiens, ça aussi c’est une constante. Et Lieve Joris qui m’accompagne encore. Elle dit bien les doutes qui assaillent le voyageur le plus aguerri lors de ses premiers pas sur une terre inconnue. Ça dure bien un quart d’heure ici. Envie de ralentir mon pas, de me perdre dans ces rues, déjà.

 

29/12

Quitté l’île au matin – pas au petit matin – sans même jeter un œil à ses plages que l’on dit magnifiques, sans même y penser. Une coque surmotorisée entre deux rafiots rouillés, et on file vers la Grande Ile. Quelques barques de bois aux voiles carrées, des villages de palmier accrochés au-dessus des flots. Taxi collectif. Trois devant, cinq derrière, et trois dans le coffre. Entassé dans le coffre contre ma voisine. Jolie voisine. Un minibus de plus vers Diégo Suarez. Diégo, l’impression que cette ville m’attend. Ou l’inverse. Un chauffeur, italien sans doute, gueulant à l’arrêt, hurlant sur la route. Le paysage défile pendant des heures. Plateaux plantés d’arbres du voyageur, d’eucalyptus et de zébus… Arrêt aux stands dans un bled dont j’ai déjà oublié le nom. Un gosse me vend quelques madeleines, puis finalement m’offre celles qui lui restent. Sourires. Bien ici. Diégo s’avance.

 

30/12

Le petit hôtel se refait une beauté, mon thé en profite pour se parer d’une agréable odeur de peinture fraîche. Une calme frénésie a envahi le personnel pléthorique qui gratte tranquillement tout ce qui dépasse et le badigeonne de blanc, ou à l’occasion de jaune. Un chien ronfle sur le trottoir d’en face. À la banque, même ambiance effrénée. Seuls les brasseurs d’air s’agitent dans la tiédeur, mais à tourner continuellement en rond, ils ne vont pas bien loin.

Diégo m’enfonce dans sa torpeur. Les avenues au bitume écorné sont si désertes qu’elles en paraissent immenses, troublées parfois par quelques 4L jaunes qui sillonnent la rue en jouant au taxi. Elle paraît vide cette ville, vidée plutôt, comme si tout le monde avait soudainement fuit pour partir aux sports d’hiver. Peu de chances pourtant. Du passé colonial il ne reste que les murs, qui s’effritent tranquillement, et ce silence à peine troublé par les percus de ces jeunes qui attendent assis sur un trottoir, les joues gonflées de khat. Mais qui attendent quoi ?

L’hôpital bruisse des mots des femmes qui papotent dans la cour. Une bâtisse à la beauté passée, comme délaissée pas ses riches amants. Entre les blocs à moitié en ruine, une tour de béton tente péniblement de surgir. Magnifiques échafaudages de bois. Clocher de chapelle ou plus vraisemblablement citerne d’eau, qu’est-ce qui serait le plus utile ici ?

Je me faufile derrière une immonde barre de béton, inachevée pour moitié, squattée pour l’autre, et j’accède enfin à la mer. Quelques gars qui réparent des barques de bois, odeurs des peintures, des colles et des goudrons mêlées.

 

31/12

Jour de pluie. Une pluie continue, sans instant de répit. Sale temps pour la rando. Tant pis. Un vrai chemin de croix dans la boue glissante, emballé dans un imper jetable qui me donne l’étrange impression de me balader dans un sac poubelle avec un logo de la ville de Paris dans le dos. Lieve Joris parcourt Brazzaville rongée par la guerre, j’achète un magnifique imperméable jaune à un Indien. Les rues sont encore plus vides qu’hier, mais au marché la vie s’anime. Entre les flaques, les étals se protègent comme ils peuvent des torrents qui surgissent du ciel. Musiques, cris, sourires, la vie est là. Au fur et à mesure la ville se délite, abandon et misère. Et moi comme un con planté au milieu de la rue silencieuse dans mon discret imperméable.

L’avenue principale explose dans un joyeux feu d’artifice de klaxons et de phares. Un cortège de véhicules excités parade : 4L jaunes surchargées, camions surmontés de grappes de jeunes en furie, 4×4 rutilants rehaussés d’Indiens hurlant sur leurs toits. Le réveillon, minuit. Ici comme ailleurs.

 

1/01/2006

Les coups précédents sous la 4L étaient plus discrets. Là, les faits s’imposent : le pot est finalement tombé. Petit arrêt. Quelques coups lestes pour détacher ce qui reste et je me retrouve avec un pot d’échappement tiède sous les tongs. On repart sur la piste défoncée à fond de seconde, en faisant le bruit d’un avion de chasse. Un makis gambade joyeusement dans le bistrot. Il se pose sur le comptoir, fait mine d’admirer le paysage, se penche légèrement en avant et se gratte consciencieusement le cul sur le goulot d’une bouteille de sirop.

 

2/01

Arche rougeoyante des flamboyants au-dessus de la piste. Lumière chaude d’un soleil qui a finalement décidé d’aller se coucher. Perdu en brousse. Enfin non, je suis persuadé que c’est la bonne route, mais je commence à être de moins en moins crédible. Je commence même à avoir du mal à m’en convaincre. Un vieux passe et explose de rire quand on lui demande notre chemin. On est juste à côté. Enfin, de la première étape. Le bled est à 10-15 bornes et le jour peine vraiment à se maintenir. Un 4×4 de sauveurs modestement déguisés en touristes blancs passe opportunément. Bien 5 kilomètres de gagnés. Au goudron ils nous relâchent. Nuit noire et pluie battante. Quelques longues bornes plus loin c’est une 4L qui prend pitié. Un vazaha fourré au khat qui fait commerce de bijoux. Manière élégante de se présenter comme petit trafiquant de pierres précieuses. Tiens, le village, apparu par surprise. La coupure d’électricité du soir l’avait rendu bien discret…

Pas 20 ans, belle comme un cœur. Lui la quarantaine, gros et blanc. Ils se font chier au resto tous les deux, mais repartent quand même ensemble. Charmant. Lieve vient d’arriver à Kisangani.

 

3/01

Un peu serrés quand même. La tête et un bras qui prennent l’air par la fenêtre, une fesse tassée dans le cendrier de la portière. On n’est pourtant que quatre sur la banquette de cette 504, mais la dame en rouge compte double. La portière s’ouvre. Cinq maintenant. Franches rigolades.

Joffreville. Bienvenue au bled. Cases créoles aux peintures écaillées, aux tôles envahies par la rouille. Une grande avenue vide et inutile qui ne débouche sur rien, un immense bunker néo-kolkhozien perché sur les hauts, peuplé de fantômes. Fantômes d’une autre époque. Deux spécialités ici : les litchis et la pluie. C’est la pleine saison pour les deux.

 

4/01

Journée rando en compagnie d’une guide aussi obligatoire qu’agréable. Elle est équipée de petits souliers blancs, des ballerines aux semelles aussi adhérentes qu’une poêle Tefal. Ça promet d’être sportif. J’apprends que le fromager doit son nom à l’usage qui était fait de son bois : la confection de boîtes de camembert. Sans doute un des « aspects positifs de la colonisation.» 20-25 bornes au cœur d’une forêt plus si primaire que ça. Sentiers boueux sous les clameurs de hordes d’oiseaux qui imitent parfaitement des sonneries de téléphone portable. Magnifique.

15h30. En une heure, on a du faire 200m dans cette 504. Quelques gars s’excitent mollement sur le toit pour accrocher quelques centaines de kilos de bananes de façon à peu près cohérente. Et nos sacs.

Départ à neuf. Plus un bébé. Heureusement, les bananes, c’est comme les Marseillais les dimanches soir d’hiver : ça descend de la montagne pour rentrer à la ville. A la montée cette vieille ruine serait incapable de tirer tout ça. Drôle de bruit. Petit arrêt, juste le temps de revisser la roue qui était en train de se barrer. Le chauffeur enlève un écrou à l’avant pour le mettre à l’arrière, ça tiendra bien 10 km.

Non. Deux en fait. La roue arrière vient de crever. Tout le monde descend, sauf les bananes ; un biberon se prépare et on récupère quelques litchis. Impossible de trouver le cric. Il nous reste une demi bouteille d’eau et plusieurs années de bananes. Le soleil se couche, il en a marre et moi un peu aussi. Un siège se prépare.

Un cric tombe du ciel, en faisant quelques rebonds élégants sur le bitume. Sans doute un avion d’une low-cost en train de changer son train d’atterrissage. On repart avec deux écrous qui tiennent la roue de secours. Les deux autres n’avaient à l’évidence qu’une fonction esthétique. A fond dans le faux plat de la nationale, moteur éteint, on fait bien du 15 par instants.

19h. Diégo Suarez. 30 bornes en 4h30, c’est pas si mal.

 

5/01

Quelques tôles accrochées péniblement à des bouts de ruines, un terrain vague peuplé de minibus et de 404 bâchées : gare routière de Diégo Suarez. Doucement, très doucement le véhicule se peuple, la galerie se garnit. Presque dérangé par le démarrage. Barrage en sortie de ville. Des soldats tutsis. Non, je me trompe de roman. L’armée tout simplement. Agitation. Nouveau barrage. Troisième. Encore un ? Non, juste un arrêt en rase campagne. Trois gars nous rejoignent à pied. Pour tout dire on était parti un peu chargés – comme souvent – alors avant d’arriver au barrage des flics installé – comme d’habitude – dans le virage, le chauffeur a largué les passagers surnuméraires qui nous on rejoint – comme tout le monde – en coupant par la colline. Chauffeur ça doit être un boulot d’appoint pour lui, il doit être humoriste dans sa vraie vie. Quand ce minibus prévu pour 14 a accueilli son 27eme passager, un vieux tube est passé dans l’autoradio : « collés et serrés… »

 

6/01

Ça fait bientôt 300 km que nous avons entamé la traversée de cette putain de forêt. Un sentier mal foutu, qui sillonne entre les arbres, un truc sans fin. Les trois soldats katangais de l’escorte commencent à peine à se dérider. 15 ou 16 ans, pas plus, armés d’un fusil mitrailleur et de quelques grenades. Moi je suis équipé de mon jetable numérique Sony et de mon dangereux Opinel n°8 inox avec manche en olivier. Les steaks de zébu tremblent à son approche.

Un gars passe avec un T-shirt de Ben Laden en poussant son vélo. Sa fille le suit en tenant en laisse un bébé hippopotame de 200 kg avec une ficelle. Un jeune Allemand timidement gauchisant me gratte une clope. Le pisteur est outré, il pourrait en avoir. Je lui explique cette vieille tradition de collaboration franco-allemande qui remonte aux années 40.

Journées de marche harassantes, harcelés par les moustiques. J’ai peur du palu, alors j’ai casé huit ##caisses## canettes ?? de Tonic au fond de mon sac – pour la quinine – et deux bouteilles de gin pour aller avec.

Ces odeurs fortes, ces bruits profonds, cette lumière qui diffuse au travers des hautes cimes des arbres centenaires… je pourrais me rapprocher de l’esprit de la forêt si ce putain de pisteur ne passait pas son temps à faire des commentaires dès qu’on croise un lémurien ou une écrevisse. « Le cri du perroquet casse le silence de la forêt ». L’espoir soudain qu’il a un éclair de lucidité, mais il embraye immédiatement sur la vie et l’œuvre du perroquet noir. Edifiant.

On a beau faire des kilomètres, on a nos habitudes. Tous les soirs on boit un coup dans le même bistrot. La première fois, ça surprend un peu. Il faut traverser une parcelle éclairée du seul halo de la lampe de poche qui commence à peiner. Un gars rentre dans la case silencieuse et soudain tout s’illumine au chant du groupe électrogène. Un volet claque et trois gars manifestement en planque à l’intérieur apparaissent, en train d’astiquer des verres. Une bouteille surgit au milieu de la table et des clients sortent par magie de la pénombre. Tout autour, une vingtaine de gosses pour admirer le spectacle. En repartant je me retourne, pour vérifier que tout ne retombe pas subitement dans la nuit, pour m’assurer que les clients ne sont pas des figurants recrutés pour l’occasion.

Fin de rando. Affalé sur un banc au bord de la nationale dans ce bled sans eau ni électricité. De l’autre côté de la route, deux gars testent les sonneries de leurs téléphones. Lieve a quitté Kinshasa et je referme son livre. Au repas on finit les restes d’une vieille poule qui devait juste être en maternelle à l’époque coloniale. Nos amis allemands ont disparu, sans doute évacués par la Luftwaffe, personne pour finir les restes.

 

7/01

Retrouvailles avec le crooner italien de 120 kg qui fait chauffeur de minibus entre deux tournages de westerns spaghettis. Musique arabe et paysage qui défile sans se fatiguer. Bien ! Mais soudain mal du pays. Les larmes aux yeux. Retour de la musique malgache, souvent à forte teneur politique, inspirée par la misère dans laquelle est maintenu le pays par le système néocolonialiste entretenu par les multinationales. Le thème principal cette année a été le string : couleurs, textures, motifs…

Quatre à l’avant, sans compter le nounours du rétro, et quatre à l’arrière. La vieille 4L entre en piste pour 30 km de grand spectacle. La charmante voisine qui se colle à moi offre généreusement ses sourires. Le reste semble tarifé mais néanmoins très accessible.

Retour à l’hôtel. La nuit est déjà lourdement tombée. Au loin une clameur, des chants qui sonnent comme quelque chose de familier. Au bout de la rue une assemblée d’hommes, sous le halo d’une ampoule nue, qui chantent en cœur. Un daïra. Des hommes en cercles qui rythment la nuit de leurs seules voix, de tout leurs corps. Un même peuple comorien, les frontières n’ont plus de sens dans l’ailleurs, dans la foi. Une peuple uni et beau dans le rituel de cet islam doux, sans doute plus africain qu’arabe. Bien là avec mon petit bonnet sur la tête au cœur de la nuit sombre. Bien avec eux.

 

8/01

Accident pneumatique. Sur dénonciation des voisins un gars en fauteuil roulant marqué « propriété de la CPAM de Béziers » est immédiatement arrêté. Sommé de vider son sac il en sort une pompe à vélo et quelques outils. Tout le nécessaire pour réparer cette crevaison stupide. Le vélo est maintenu sur le dos malgré ses réticences, et démonté en moins de deux sur le bord de la chaussée. À la fin de l’opération, l’expert local sort un magnifique « réveil-calculatrice » de son fatras et me le colle avec pour mission de veiller aux 20 minutes de séchage. Ça c’est du service public.

C’est beau un champ de cannes sous un ciel nuageux.

 

9/01/2006

Les derniers rayons du soleil repeignent de jaune la mosquée un peu défraîchie. Une petite épicerie au bleu délavée, cette femme qui fait la vaisselle par terre, une boisson fraîche au goût insoupçonnable, des rideaux aux fenêtres de cette case en tôle rouillée, ce gars armé d’un vieux métrix qui fume mes clopes, deux femmes sur un bac qui papotent, le taxi 422 qui traverse la rue défoncée, quelques enfants qui piaillent, un vieux qui attend l’heure de la prière… Et moi, là, silencieux, mon cahier sur les genoux, dans cette rue du quartier comorien qui prend peu à peu ses habits du soir

la case SIM, vie d’un modèle d’habitat adapté

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Tsoundzou 1, 11 décembre 2005.

Un gosse me salue en passant, du haut du plateau de cette camionnette qui me double. « Bonjour Sylvain !» Enchanté, je me demande d’où il me connaît. 6-7 ans, un sourire splendide et des fringues un peu crades, le portrait craché de la moitié des gosses que je croise tous les jours dans les quartiers pourris où je traîne mes tongs oranges. Et moi qui sue sang et eau en courant le long de la route par ce début de soirée moite de saison des pluies…

« La course comme alternative à l’alcoolisme en climat tropical », certainement un bon sujet de mémoire. En tout cas, ça met quelques idées au clair. Je pensais à cette discussion avec Léon Attila Cheyssial, sur l’urbanisme et la singularité de ce métier. L’urbanisme comme une guerre. Une guerre avec ses batailles gagnées ou perdues, et une ligne de front qui, au final, s’écarte des plans stratégiques initiaux. L’écart entre l’esquisse et la réalisation. Des troupes éparses et diverses – acteurs privés, publics, politiques, habitants, techniciens – des alliances plus ou moins objectives, quelques trahisons, des rangs enfoncés faute de combattants… Et pour l’urbaniste la double nécessité d’avoir la volonté de se battre et d’accepter les défaites.

Mayotte est un champ de bataille singulier. Dans une île peuplée de fonctionnaires d’Etat qui connaissent leur date de départ dès leur descente d’avion, d’élus locaux mal outillés par une décentralisation qui peine à se mettre en place, de techniciens privés parfois plus intéressés par la pêche au gros et la plongée que par les spécificités de la culture locale, le champ est libre pour le laisser-aller et la médiocrité.
Et pourtant cette île est aussi le lieu des singularités, des individus conscients et agissants. Quelques poignées de passionnés, parfois brillants, qui ont marqué ce bout de terre de leurs initiatives, de leurs idées, de leur créativité. Les pages qui suivent en témoignent.

Mayotte donc, bout de France du bout du monde. Une petite île de l’archipel des Comores, coincée entre Madagascar et les côtes africaines. Un petit point noir sur la carte, un point dont l’épaisseur est le fait de la gentillesse des cartographes de l’IGN, plus que de sa véritable importance. Une petite île donc, d’un peu moins de 400 km2 à plus de 8000 km de la France métropolitaine. Une île magnifique aux côtes découpées, bordée d’un immense lagon et soumise au climat tropical, avec ses fortes pluies, ses cyclones, ses chaleurs et ses moustiques…

Le hasard faisant bien les choses - il n’a que ça à faire - cette île est aussi pour moi le lieu de la rencontre avec un bureau d’études et son directeur, trois petits jours seulement après mon débarquement sur le tarmac surchauffé de l’aéroport de Pamandzi. Une structure aux contours parfois flous intervenant autant dans le suivi social des opérations que dans la conception urbaine, parfaitement en accord avec ma double formation. Une structure qui laisse aussi prendre aux individus la place qu’ils veulent bien prendre. Ça tombe bien.

Observateur et acteur. Observateur patient, et acteur conscient et agissant. Enfin, qui cherche à l’être. Observer pour comprendre. Tenter de comprendre le fonctionnement d’une société marquée par un métissage aussi riche que complexe, la douceur d’un islam africain, et les profonds bouleversements initiés par la France depuis la fin des années soixante-dix. Une île qui subit plus qu’elle ne vit ces transformations radicales : explosion démographique, urbanisation incontrôlée, monétarisation rapide de l’économie, chômage, immigration clandestine massive, bouleversements réglementaires…

Un morceau d’Afrique qui voudrait bien être en France, mais sans trop savoir pourquoi. Les petits drapeaux européens qui bordent avec humour les plaques d’immatriculation n’y peuvent rien, Mayotte est aussi africaine, belle et sincère, et elle le restera. Pour un temps du moins.

Et puis, au détour d’une rue qui mériterait bien un petit coup de neuf, une case colorée, une case SIM. Un étrange objet qui dépasse largement son seul sens architectural, pour le moins pauvre. Objet social, objet urbain, alors pourquoi pas objet d’étude ? Ce petit sucre rectangulaire, doté de deux ou trois pièces aussi simples qu’anonymes, surmonté d’un modeste toit de tôle, et posé sur un mouchoir, occupera donc mes nuits. Un objet à part, fruit des expérimentations de la Société Immobilière de Mayotte (SIM).

Plus qu’un objet, c’est une démarche particulièrement créative et innovante qui a fondé la politique d’habitat social à Mayotte. Une démarche qui a su répondre de façon adaptée aux besoins massifs d’une population pendant près de deux décennies, redessinant la paysage urbain de l’île. Une démarche qui marque aussi le pas depuis quelques années. Alors pourquoi ? Quelles leçons tirer du travail de la SIM dans le logement social ? Comment aujourd’hui tirer de cette expérience les moyens d’offrir des logements adaptés aux mahorais dont les modes de vie sont profondément bouleversés ?

Avant d’en venir au cœur du sujet, un détour de quelques pages permettra de planter le décors. Une approche de la situation sociopolitique de cette île particulièrement complexe d‘abord, avant d’exposer les fondements des modes d’habiter mahorais et leur évolution. La démarche qui a mené à la mise en place de cette politique d’habitat social sera ensuite exposée, un moyen d’en tirer les leçons et de tracer des perspectives dans une quatrième partie présentant un essai de conception de nouvelles cases sociales destinées à un contexte urbain.

Plus que des pages, c’est du temps et de l’expérience qu’il me manque pour apporter une réponse définitive à toutes ces questions. Je me contenterai donc d’apporter quelques modestes pierres à l’édifice. Un moyen comme un autre de saluer, bien bas, ceux qui ont posé les premières. 

 

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> Le modèle Piment, modèle de logement évolutif expérimental

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